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Mythes et philosophie : Premier tableau

13/06/17

Le narrateur 1

Nous savons tous que Socrate est l'inventeur de la philosophie. C'est donc avec lui que l'on commence à se poser des questions comme : Qu'est-ce que la Vérité ? Qu'est-ce que le Beau ? Qu'est-ce que la Justice ?

Mais vous allez me dire : avant Socrate, personne ne se posait de questions ? Cela paraît difficile à croire, sauf si les réponses précédaient les questions. Je veux dire, avant même que l'enfant ne s'interroge, les adultes lui racontent une histoire qui anticipe tout ce qu'il aurait pu demander. C'est là le rôle du mythe et c'est pourquoi longtemps le mythe a précédé la philosophie.

Mais Socrate ne s'est pas satisfait de ces histoires. Il lui faut aller plus loin car le mythe n'explique pas tout. Pourtant il ne les rejette pas. Il les prend même au sérieux. C'est un bon point de départ pour la réflexion.

Nous allons donc ensemble tisser ces fils qui s'entremêlent. Nous allons raconter des histoires et voir comment ces histoires suscitent des questions.

Mais pour cela, choisissons un fil conducteur. Pas n'importe lequel, bien sûr. Posons la question qui hante les tragédies, les mythes et la philosophie : qu'est-ce que l'homme ?

Platon rencontre cette question, comme avant lui son maître Socrate. Nous allons donc le suivre dans ses récits et dans son questionnement.

Vous assisterez à trois tableaux qui, chacun, tente à sa manière de répondre à la question.

Premier tableau : le mythe d’Épiméthée et de Prométhée ;

Deuxième tableau : le mythe de l'androgyne attribué à Aristophane ;

Enfin, troisième tableau : l'anneau de Gygès.

Mais n'anticipons pas : premier tableau ! Nous sommes à l'origine du monde. L'homme n'existe pas encore. J'en ai déjà trop dit. Je m'éclipse. Place au mythe !

 

***

*

 

 

 

 

Premier tableau : le mythe d’Épiméthée et Prométhée

***

*

Le narrateur 2

C'était le temps où les dieux existaient déjà mais où les races mortelles n'existaient pas encore. Les mortels furent créés par mélange de terre et de feu. Il restait à donner à chacune des espèces les qualités qui les distingueraient. Cette mission fut confiée aux deux frères Épiméthée et Prométhée. Épiméthée demanda à Prométhée le soin de faire lui-même la distribution.

Épiméthée

Laisse-moi faire ! J'ai un plan qui me semble excellent et qui permettra à toutes les espèces de vivre en harmonie. Quand j'aurai achevé le travail, tu viendras inspecter et tu me diras ce que tu en penses.

Prométhée

Dis-moi déjà comment tu comptes t'y prendre.

Épiméthée

C'est simple. Je donnerai aux uns la force mais pas la vitesse ; aux autres, les plus faibles, je leur attribuerai le privilège de la rapidité ; aux petits, je permettrai de se cacher ; aux démunis, je donnerai des ailes pour qu'ils s'envolent. En un mot, aucune espèce ne pourra se prévaloir de dominer les autres et l'équilibre sera assuré.

Prométhée

Bon plan ! Très bon même pour quelqu'un dont on dit qu'il agit avant de penser. Mais dis-moi, comment feras-tu pour les protéger des intempéries ?

Épiméthée

Ah, ah ! Ça aussi, j'y ai pensé ! A ceux qui doivent se protéger du froid, je donnerai une fourrure. A ceux qui vivent sous la chaleur, une toison légère. Tu vois ce que je veux dire.

Prométhée

Effectivement, tu penses à tout. Et pour la nourriture, je suppose qu'ils ne vivent pas de nectar et d'ambroisie, eux.

Épiméthée

Ceux qui vivront dans de grandes prairies pourront se contenter d'herbe. D'autres, moins pacifiques, devront chasser. Je sais, tu vas me dire, qu'en fait d'harmonie, c'est un peu douteux. Mais je pense qu'un bon équilibre sera maintenu.

 

Le narrateur 2

Ainsi fit Épiméthée. Son œuvre était magnifique et il était très fier de lui. Comme prévu, son frère vint donc inspecter. Tout était parfait à ceci près que…

Prométhée

Mais, Épiméthée…

Épiméthée

Tu es jaloux, n'est-ce pas ?

Prométhée

Il y a un petit problème. Tu as oublié l'homme ! Regarde, l'homme est nu. Comment pourra-t-il survivre ? Donne-lui vite les qualités qu'il te reste avant que les dieux de l'Olympe ne s'en mêlent.

Épiméthée

Mais c'est que…

Prométhée

C'est que, quoi ?

 

 

Épiméthée

J'ai déjà distribué toutes les qualités et il ne me reste plus rien.

Prométhée

J'ai compris. C'est comme d'habitude : il faut que je répare tes bêtises. Finalement, tu mérites bien ton nom : celui qui pense après.

Le narrateur 2

Prométhée dut agir par la ruse. Il partit secrètement dérober à Héphaïstos et Athéna la maîtrise des arts et des techniques ainsi que le feu car, sans le feu, la technique serait sans utilité. La bêtise d'Épiméthée avait donc été corrigée. Pourtant, Prométhée n'était pas satisfait.

Épiméthée

Je te remercie d'avoir réparé ma faute. A nous deux, on aura fait du bon travail.

Prométhée

Non, il y a encore quelque chose qui me tracasse. Je n'ai pas eu le temps d'achever ma mission et je sens que ça va mal tourner.

 

Épiméthée

Pourtant, avec la technique et le feu, les hommes ont de quoi survivre. Ils sont malins, à ce que je sache.

Prométhée

Trop, peut-être. Je devine déjà les rivalités naître, les conflits s'installer. Ce sera la guerre s'ils ne possèdent pas cet art que je n'ai pas eu le temps de dérober à Zeus.

Épiméthée

De quel art veux-tu parler ?

Prométhée

De l'art politique, bien sûr.

Le narrateur 2

Prométhée avait raison. Dans un premier temps, tout alla bien. L'homme créa les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les aliments qui naissent de la terre. Il inventa des mots pour communiquer et il construisit des autels pour honorer les dieux. Mais faute de l'art politique, les hommes ne parvenaient pas à vivre ensemble. Ils vivaient dispersés, incapables qu'ils étaient à fonder des cités, et quand ils étaient ensemble, ils se volaient les uns les autres sans jamais pouvoir mettre un terme à leur conflit, faute de lois communes.

Zeus

Ah, les titans ! Les titans, les titans… On ne peut jamais leur faire confiance. Il n'y en a pas un pour racheter l'autre. Pour un Épiméthée incapable de penser à tout en même temps, on a un Prométhée dont la seule vertu est de venir secrètement nous voler, nous les dieux. Et voilà le travail : les hommes dont je comptais faire l'espèce mortelle la mieux dotée est menacée de disparaître. (Il appelle). Hermès !

Hermès

Me voici ! Qu'y a-t-il pour ton service ?

Zeus

Tu vois ce qui arrive aux hommes. C'est un désastre !

Hermès

Les titans ont encore frappé ?

Zeus

Ne m'en parle pas. Ils ne sont vraiment pas très malins. Mais bon… Je t'explique en quelques mots : les hommes sont dotés des meilleures qualités grâce à un petit cadeau offert par Héphaïstos et Athéna, bien malgré eux. Seulement, à quoi bon la technique si on est incapable de vivre ensemble ? Il faudrait donc, cher Hermès…

Hermès

Je vois. Il faudrait donc leur donner l'art politique.

Zeus

Oui, et plus précisément… la pudeur et le justice.

Le narrateur 2

Peut-être faudrait-il expliquer le rapport entre politique, d'un côté, et pudeur et justice, de l'autre. La politique, l'art de fonder une cité, suppose l'établissement d'une harmonie permettant aux hommes de s'entendre. Cette harmonie s'appelle justice. Il faut, en effet, des lois justes pour que personne ne se sente lésé et pour que chacun trouve sa place. Mais à quoi bon des lois justes si elles ne sont pas respectées ? C'est là qu'intervient la pudeur qui est un respect d'autrui et donc un respect de la loi si elle est juste. Mais Hermès lui-même a besoin de précisions.

Hermès

Mais, cher Zeus, comment vois-tu les choses ? Est-ce que je procède comme avec les autres arts ? Ou est-ce que je m'y prends autrement ? Pour la médecine, par exemple, certains excellent dans l'art médical alors que la grande majorité en ignore les rudiments et c'est ainsi que ceux qui excellent deviennent médecins et sont chargés de soigner les autres. Il en va de même dans de nombreux domaines. Ainsi tout le monde n'est pas artiste mais ceux qui possèdent ce talent œuvrent pour le plaisir des autres. Une répartition inégale n'a donc rien de choquant dans la maîtrise des arts et des techniques si tout le monde en bénéficie. Je repose donc ma question, mon cher Zeus : comment fait-on avec l'art politique ? Est-ce que certains pourront se prévaloir d'une plus grande maîtrise et seront ainsi en mesure de diriger les autres ? Ou est-ce que tous posséderont à égalité la capacité de juger politiquement ?

Zeus

Tu n'imagines quand même pas des politiciens professionnels ! La politique n'est pas un art comme un autre : ce n'est pas un métier ! Tu distribueras donc justice et pudeur à égalité chez chacun. Chacun doit être apte à juger, voire à diriger une cité.

Hermès

Bien vu, Zeus. Tu mérites ta place de dieu des dieux. En effet, les cités ne pourraient subsister si quelques uns seulement possédaient l'art politique au détriment des autres.

Zeus

Et pour que cela soit clair, tu établiras, en outre, cette loi en mon nom. Que tout homme incapable de participer à la pudeur et à la justice doit être mis à mort comme un fléau de la cité.

***

Le narrateur 2

Wouah, quelle fin brutale ! Mais passons. Qui suis-je pour juger Zeus ? Bien intéressant, ce mythe. Qu'en pensez-vous ? Et bien, c'est le moment de faire le lien entre mythe et philosophie. Qu'est-ce que cette histoire nous donne à penser ? Reprenons notre fil conducteur : qu'est-ce que l'homme ? L'homme, nous dit ce mythe, est cet être qui possède les techniques et l'art politique. Curieusement, quand on pense à Prométhée, on pense au voleur de feu, au héros triomphant grâce au progrès technique et on oublie cette histoire d'art politique. C'est pourtant peut-être là le point le plus intéressant : l'habileté technique est distribuée inégalement parmi nous alors que nous posséderions l'art politique à égalité. Intéressant, non ? Je crains que le premier point ne soit pas douteux. Les talents sont hélas inégalement répartis. Je dis hélas ou peut-être tant mieux, peu importe. Mais est-il vrai que l'art politique se distingue des autres arts et que tout le monde le possède à égalité ? Voilà une belle question de philosophie politique. J'aimerais voir les élèves intervenir sur ce point. Jeunes gens, jeunes filles, qu'en pensez-vous ?

Élève 1

Je trouve un peu bizarre quand Zeus ou Hermès dit que l'on possède tous l'art politique. D'abord, je ne comprends même pas ce que ça veut dire ! Ça veut dire que, moi aussi, je possède l'art politique. Qu'est-ce que c'est ?

 

Le narrateur 2

C'est une très bonne question. L'art politique peut être interprété de deux façons différentes. Ce peut être l'art de diriger la cité mais ce peut être aussi la capacité de juger de ce qui est le meilleur pour la cité.

Élève 1

Ça ne change rien. Moi, je ne crois pas que je sois capable ni de l'un de l'autre.

Élève 2

Bien sûr que si, tu en es capable ! Par exemple, quand il y a un problème dans la classe et que la prof prend une décision avec laquelle tu n'es pas d'accord, tu dis « c'est pas juste », tu as donc une idée de ce qui est juste et de ce qui serait bien pour la classe.

Le narrateur 2

Et donc, tu possèdes l'art politique ! Bien vu !

Élève 1

Bon d'accord. Mais ça ne veut pas dire que je pourrais être un chef pour la classe.

 

 

Élève 2

Peut-être pas maintenant mais pourquoi pas plus tard ? C'est comme tout, ça s'apprend !

Élève 1

Ouais, mais il faut en avoir envie.

Le narrateur 2

Peut-être effectivement y a-t-il un plaisir à gouverner ! Cela pose tout de même la question très contemporaine des politiciens professionnels.

Élève 3

D'après Zeus, ça ne devrait pas exister.

Le narrateur 2

Et qu'est-ce que tu en penses, toi ?

Élève 3

L'avantage, c'est qu'ils ont tous acquis des compétences. Mais, il ne faudrait pas qu'ils fassent toute leur vie. D'autres aussi sont capables d'acquérir ces compétences ! Après tout, ils travaillent pour les autres et pas pour eux-mêmes. S'ils s'accrochent, on a l'impression qu'ils travaillent pour eux-mêmes.

Le narrateur 2

Toute ressemblance avec une réalité existante serait purement fortuite !

 

***

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Mythes et philosophie : Deuxième tableau

13/06/17

Deuxième tableau : le mythe de l'androgyne attribué à Aristophane

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Le narrateur 3

Passons au deuxième tableau. Nous savons grâce au premier mythe que l'homme est cet être prométhéen qui a su conquérir le feu et développer les techniques et nous savons aussi que, comme le dira plus tard ce disciple de Platon nommé Aristote, qu'il est un animal politique. Mais ce qu'il nous faut découvrir maintenant, c'est sa raison de vivre, sa quête, son idéal. Dans un très beau dialogue que je vous conseille de lire et qui s'appelle Le banquet, Platon nomme cette raison de vivre « éros ». Comment traduire ce mot grec ? Désir ? Amour ? Peu nous importe. Au cours de ce banquet, chaque convive est appelé à faire l'éloge du dieu Éros.

Nous allons nous intéresser au discours d'Aristophane. Aristophane est un auteur de comédies qui s'est souvent moqué de Socrate. Platon lui en veut un peu et, pourtant, il en fait le porte-parole d'un très joli mythe. Écoutons-le.

Socrate

Quelle soirée délicieuse et tout en ton honneur, Agathon ! Tu es vraiment le prince des poètes et ce premier prix au concours de tragédie est vraiment mérité. Et quelle bonne idée de placer ce banquet sous le signe d’Éros ! Ce dieu qui est notre raison de vivre. Et j'apprécie tellement cette tradition festive qui contraint chaque convive à faire un discours en l'honneur du dieu élu protecteur du banquet. Je crois que c'est au tour de notre ami Aristophane de faire l'éloge du dieu.

Agathon

En effet, je viens de vous dire ce que c'est que l'amour. Phèdre et Pausanias nous ont enchantés par la beauté de leur discours. C'est toi, Socrate, notre maître en philosophie qui clôturera cette soirée mais avant, écoutons l'illustre Aristophane, l'auteur de comédies que célèbrent tous les Athéniens.

Aristophane

Je ne vais pas faire l'éloge du dieu Éros comme vous tous l'avez fait. Je vais vous raconter une histoire. Pour comprendre ce qu'est l'amour pour l'homme, il faut savoir ce qu'était l'homme avant l'homme.

Agathon

Ne remonte pas trop loin, Aristophane, sinon la nuit n'y suffira pas.

Aristophane

Jadis, notre nature n'était pas ce qu'elle est à présent. Elle était bien différente. On l'appelait l'espèce androgyne parce qu'elle était à la fois mâle et femelle. Ces êtres étaient étranges et je vais vous les décrire. Chacun était de forme ronde avec un dos et des flancs arrondis, quatre mains, quatre jambes, deux visages tout à fait pareils sur un cou rond et sur ces deux visages opposés, quatre oreilles, deux bouches, deux nez et ainsi de suite.

Socrate

Tu as beaucoup d'imagination, Aristophane. Mais il est difficile de se représenter ce que tu inventes.

Agathon

C'est difficile mais possible ! Et comment se déplaçait-il ?

Aristophane

Chaque être marchait droit comme à présent. Mais dans le sens qu'il voulait. Et quand il se mettait à courir vite, il faisait comme les acrobates qui tournent en cercle en lançant leurs jambes en l'air.

Socrate

Et alors ?

Aristophane

Ces êtres étaient d'une force et d'une vigueur extraordinaires, et comme ils étaient très fiers d'eux-mêmes, ils se crurent l'égal des dieux et décidèrent de rivaliser avec eux. C'est pourquoi ils les provoquèrent.

Agathon

C'est un vrai mythe ! Ça me dit quelque chose.

Aristophane

Je n'invente jamais rien. Je ne fais que reprendre les paroles des anciens.

Socrate

Laissons Aristophane continuer. Qu'ont dit les dieux ?

Aristophane

Comme vous pouvez l'imaginer, ils n'ont pas trop apprécié ce défi. Ils auraient pu anéantir les hommes comme ils l'avaient fait pour les géants. Mais Zeus imagina une solution plus simple et plus radicale. Il prit la décision de couper ces êtres en deux.

Agathon

Je crois deviner la suite…

Aristophane

En effet, depuis lors, chacun d'entre nous est comme une tessère d'hospitalité, ce morceau d'argile que l'on rompt entre deux familles et que l'on reconstitue à chaque fois que l'on se retrouve. Car nous avons été coupés en deux comme des soles et depuis, nous cherchons à reconstituer le tout que nous étions. Aussi, chacun cherche sa moitié.

Socrate

Voilà donc l'origine de l'amour !

Aristophane

Oui, Socrate. Chacun d'entre nous essaie de reformer ce tout qu'il était à l'origine en trouvant cet autre qui est sa moitié. Et quand il y parvient, quel transport de joie et d'amour. C'est le bonheur enfin retrouvé ! Évidemment, on est souvent susceptible de se tromper et de prendre pour sa moitié ce qui ne l'est pas.

Agathon

C'est donc cela le désir ?

Aristophane

Exactement. Chacun est incomplet et cherche donc son équilibre dans cet autre qui est, aussi, lui-même. L'amour est dans cette fusion qui fait que, de deux, nous redevenons un.

 

 

Socrate

Je ne suis pas sûr d'apprécier ce mythe, Aristophane. L'amour doit-il être absolument fusionnel ?

Aristophane

Peu importe si c'est une illusion ou pas. C'est ce que chacun cherche qui compte, et c'est ce que dit le mythe.

 

***

*

Le narrateur 3

Je suis sûr que tout le monde parmi vous connaît l'expression « chercher sa moitié ». J'en connais même qui désigne leur époux ou leur épouse comme étant leur moitié. Et je ne suis pas sûr que tout le monde savait que cette expression avait pour origine le mythe d'Aristophane. Mais interrogeons-nous sur ce mythe. Ce mythe dit ce qu'est le désir. Ainsi pour Aristophane, le désir a une finalité très claire : combler ce manque originel qui nous habite tous grâce à la rencontre d'un être idéal qui nous complétera. C'est très romantique. Mais est-ce là la vraie nature du désir ? Il arrive à Platon de se référer à une tout autre image : les tonneaux des Danaïdes. On désigne par là des tonneaux percés qui se vident au fur et à mesure que vous vous efforcez de les remplir. Tels sont les désirs : des tonneaux percés. Ah ! Voilà une image bien différente de celle d'Aristophane.

Alors, chers élèves, quelle est votre conception du désir ?

Élève 4

Je ne comprends pas l'image du tonneau des Danaïdes. C'est quoi au juste ?

Élève 5

Si, c'est clair. Imagine que tu désires quelque chose très fort, par exemple le dernier iphone. Tu embêtes tes parents pour l'avoir. Ils refusent de te l'offrir. Alors, ça t'obsède. Tu en rêves la nuit, tu leur fais la comédie. Et finalement – je raccourcis l'histoire – ils finissent par te l'offrir. Alors, tu es heureux. Tu avais d'ailleurs promis que si tu l'avais, tu ne leur réclamerais plus jamais rien. Tu tiens promesse. Un peu… Puis un ami à toi se moque de ton cadeau déjà dépassé parce qu'entre-temps Apple a sorti une nouvelle version. Alors secrètement, malgré toi, ton désir renaît et il renaîtra encore et il renaîtra toujours. C'est ça le tonneau des Danaïdes. Personne n'est jamais comblé et le désir renaît toujours.

Élève 4

Mais je croyais que l'on parlait du désir amoureux ?

 

Élève 5

C'est peut-être pareil. C'est exactement le mythe de Dom Juan. Il séduit une femme. Et il est sûrement sincère dans son amour. Mais quand sa proie tombe dans ses griffes, il remarque cette autre femme qui est encore plus séduisante.

Élève 4

Je trouve ça exagéré. Il y a des gens qui vivent ensemble toute leur vie et qui sont très heureux. Ça veut dire qu'ils ont trouvé leur moitié. Le désir peut très bien se stabiliser. Ça s'appelle le bonheur. En fait, ton Dom Juan est un grand frustré. Il n'est jamais heureux. La preuve, je crois que ça finit mal pour lui.

Le narrateur 3

Voilà deux conceptions du désir très classiques. Je ne crois pas que nous allions trancher ce soir. Je vous renvoie à vingt-cinq siècles de philosophie ! D'autant plus que Gygès nous attend…

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Mythes et philosophie : Troisième tableau

13/06/17

Troisième tableau : l'anneau de Gygès

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Le narrateur 4

Nous savons à présent quelle est la nature de l'homme. Nous savons également quel est le désir qui l'anime. Mais je vous connais. Vous avez repéré cette tension entre la force impétueuse de ce désir et la volonté raisonnable de la tempérer grâce à la pudeur et à la justice. Cette tension se traduit par ce que les philosophes appellent « la conscience morale ». Mais, au fait, est-ce que ça existe vraiment, la conscience morale ? Après tout, la pudeur n'apparaît que lorsque l'on sent le regard d'autrui.

Platon a eu une bonne idée pour mettre à l'épreuve cette pudeur. C'est ainsi qu'il nous raconte l'histoire de l'anneau de Gygès. Écoutons maintenant cette conversation entre Glaucon et Socrate.

Glaucon

Penses-tu vraiment, Socrate, que les hommes se dirigent toujours vers le bien ?

 

 

Socrate

Bien entendu, mon cher Glaucon. Tu connais ma formule : « nul n'est méchant volontairement ».

Glaucon

Mais, c'est d'une grande naïveté. Il existe, et tu le sais bien, des gens qui cherchent à faire le mal et ils savent que ce qu'ils font est mal.

Socrate

Pas si sûr, mon cher Glaucon. Un voleur se trouvera toujours une raison pour voler soit parce qu'il est trop pauvre, soit parce que sa victime est trop riche ou bien les deux mais peu importe. Personne ne peut assumer de faire le mal. Chacun se persuade qu'il n'est pas si mauvais que ça et qu'il a de bonnes raisons de transgresser la loi.

Glaucon

Connais-tu la fable de l'anneau de Gygès ?

Socrate

Non.

Glaucon

C'est une charmante histoire qui peut servir d'objection à ta thèse.

Socrate

Je suis impatient d'entendre ton histoire.

Glaucon

Gygès était un berger au service du roi qui régnait alors en Lydie. A la suite d'un orage violent suivi d'un tremblement de terre, le sol s'est ouvert et une faille béante est apparue là où il faisait paître son troupeau. Étonné et un peu effrayé, Gygès a quand même décidé de pénétrer dans ce trou. Quelle ne fut pas alors sa surprise de découvrir au fond un cheval d'airain creux, percé de petites portes et à l'intérieur de ce cheval, un cadavre embaumé dont c'était probablement le tombeau. La taille de ce mort était supérieure aux hommes que nous côtoyons. Il était nu et portait au doigt de sa main droite un anneau d'or. Après avoir vérifié que personne ne le surveillait, Gygès s'empara de l'anneau.

Socrate

Voilà un conte bien merveilleux que les enfants doivent adorer. Mais quel rapport avec ma thèse ?

Glaucon

Ne m'interromps pas, Socrate.

Gygès s'en est retourné auprès de son troupeau. Le soir-même, une grande réunion a eu lieu. L'assemblée des bergers était réunie comme chaque mois pour faire son rapport au roi sur l'état des troupeaux. Gygès prit place au sein de cette assemblée. C'est alors que par le plus grand des hasards, alors qu'il portait au doigt l'anneau qu'il avait dérobé et qu'il jouait avec le chaton de la bague, il devint invisible à ses voisins.

Socrate

Quel prodige ! Et tu oserais prétendre que ce n'est pas un conte pour enfants ? Comment ton Gygès s'est-il aperçu de son invisibilité ?

Glaucon

Très simplement : les autres bergers parlaient de lui comme s'il n'était pas là en se demandant où il pouvait bien être. En tournant alors de nouveau le chaton, Gygès réapparut. C'est alors qu'il réalisa le pouvoir de cette bague. Et c'est maintenant, Socrate, que j'en viens à questionner ta grande thèse sur la conscience morale.

Socrate

Je te vois venir, Glaucon. Que se passerait-il si chacun d'entre nous possédait le pouvoir d'apparaître et de disparaître à loisir ? N'en profiterait-il pas pour transgresser toutes les lois de la cité voire de l'humanité ?

Glaucon

Exactement, Socrate. Tu comprends le sens de ma fable.

Socrate

Mais dis-moi d'abord ce qu'il advint de ton Gygès.

Glaucon

Le mythe raconte – car comme tu l'imagines, Socrate, ce n'est pas une fable de mon invention – le mythe raconte que Gygès se rendit au palais, séduisit la reine et, avec son aide, attaqua et tua le roi puis s'empara du trône.

Socrate

C'est un peu abrupte comme histoire. Je ne comprends même pas comment l'invisibilité est un atout pour séduire la reine. Mais passons sur la vraisemblance de ce petit mythe.

Glaucon

Tu es cruel, Socrate. Et je te reconnais bien à ton ironie mordante. Mais tu comprends bien le sens du mythe. Allons plus loin. Imaginons non pas un mais deux anneaux. L'un au doigt d'un homme juste et l'autre au doigt d'un homme injuste. Crois-tu vraiment que le comportement de l'un sera différent du comportement de l'autre ?

 

 

Socrate

Évidemment. Pourquoi sinon prétendre que l'un est juste et l'autre injuste ?

Glaucon

Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Ce que dit le mythe, c'est qu' un homme n'est juste que parce qu'il se sent sous la surveillance d'autrui. Mais qui aurait la force de résister à la tentation de s'emparer du bien d'autrui si personne n'était susceptible de le démasquer ? C'est cela que dit ma fable. Rien ne distingue le juste de l'injuste si on possède le pouvoir de se soustraire aux lois sans être vu. Imagine que l'on puisse prendre impunément sur le marché ce que l'on veut, entrer dans les maisons pour voler le bien d'autrui, tuer les uns, délivrer les autres. En un mot, être maître de tout et agir comme un dieu parmi les hommes.

Socrate

J'ai bien compris le sens de ta fable, Glaucon. Et pourtant, je ne vois pas vraiment quelle est sa pertinence. Il existe déjà des voleurs et des assassins. L'invisibilité leur faciliterait la tâche mais c'est tout.

Glaucon

Pas du tout. La thèse défendue par cette histoire est beaucoup plus radicale. Toute personne qui posséderait cet anneau deviendrait injuste. C'est là l'idée. Une personne juste est simplement une personne lâche. Sa prétendue justice n'est qu'une incapacité à transgresser les lois. Que la possibilité lui soit offerte sans risque, sans que personne ne le sache, que crois-tu qu'il adviendrait ?

Socrate

Voilà donc ta thèse, Glaucon. Le bien n'existe que par incapacité de faire le mal. Pourquoi pas ? Cela ne contredit pas ma thèse.

Glaucon

Alors là, tu exagères ! C'est exactement la thèse contraire à la tienne.

Socrate

Pas du tout. Je défends l'idée que l'on fait le mal par ignorance de ce qu'est le bien. Et toi, tu me racontes une histoire qui se préoccupe seulement de donner des moyens plus simples pour faire le mal. Mais notre ami Gygès sait-il vraiment ce qu'il fait quand il séduit la reine et tue le roi ? Tu te poses seulement la question des moyens mais là n'est pas le problème.

Glaucon

Je ne comprends pas, Socrate. Gygès sait très bien que c'est mal de tuer le roi.

 

Socrate

Ton histoire n'est pas très précise. Le roi était peut-être un tyran et Gygès pensait délivrer le peuple en le tuant. Et en ce sens, son invisibilité à ses yeux ne le rendait pas injuste mais lui permettait au contraire de rétablir la justice.

Glaucon

Tu es un malin, Socrate. Tu refuses vraiment de te rendre à l'évidence : ce qui fait que les gens respectent les lois, c'est la crainte du jugement d'autrui.

Socrate

Il me semble que c'est précisément là que tu te trompes, Glaucon. Crois-tu vraiment que le jugement d'autrui soit le seul qui vaille ? Pourrais-tu retourner tranquillement chez toi si tu devais passer la nuit avec un bandit ?

Glaucon

Quel bandit, Socrate ?

Socrate

Toi-même, Glaucon ! Chacun a besoin de s'estimer lui-même. Le premier juge n'est pas autrui mais soi-même. Le méchant se trouve toujours des justifications. Pour être juste à ses propres yeux, il se persuade volontiers qu'il est juste mais que les lois sont injustes. Et si nous le déclarons injuste, c'est contre son jugement. C'est pourquoi je soutiens toujours ma thèse, Glaucon, que nul n'est méchant volontairement. Et cela vaut pour Gygès comme pour tous.

***

*

Le narrateur 4

Voilà encore un bel exemple de jeu entre mythes et philosophie. Socrate défend une thèse philosophique et Glaucon lui oppose un mythe. Et Socrate est prêt à discuter de la valeur de ce mythe. Reprenons les deux thèses.

D'un côté, Socrate soutient la thèse très paradoxale que personne n'est méchant volontairement et, d'un autre côté, Glaucon prétend qu'il n'existe aucun véritable juste car si le pouvoir d'invisibilité était donné au plus juste d'entre nous, il ne résisterait pas à la tentation et deviendrait injuste. De ces deux thèses, chers enfants, laquelle vous paraît la plus convaincante ?

Élève 6

Moi, je trouve bizarre la thèse de Socrate. Comment est-ce qu'il dit : « nul n'est méchant volontairement » ? Tout le monde sait que ce n'est pas bien de tuer ou de voler. Je ne comprends pas comment on peut dire qu'un voleur ne savait pas qu'il n'était pas bien de voler et qu'un assassin ne savait pas qu'il n'était pas bien de tuer.

Élève 7

Tu dis ça parce que tu as tout ce que tu veux. Ça existe les gens qui volent pour nourrir leurs enfants. Ils savent que ce n'est pas bien de voler mais ils le font pas nécessité et ils ne pensent pas qu'ils sont méchants puisque c'est pour la survie de leurs enfants. Ils pensent plutôt que la société est mal faite et que l'injustice est de laisser mourir de faim des enfants.

Élève 6

Bon, dans cette situation, c'est vrai. Mais il y aussi des gens qui volent sans être dans le besoin. Juste par désir. Et comme on l'a vu, le désir est infini. Je ne vois pas ce que Socrate aurait à dire dans cette situation.

Élève 7

C'est pourtant simple. On se trouve devant un choix : faut-il privilégier son propre désir ou l'équilibre de la société ? Celui qui privilégie son propre désir ne voit pas que, si tout le monde faisait comme lui, la société s'effondrerait.

Élève 6

Bien sûr qu'il le voit et il s'en moque.

Le narrateur 4

C'est là qu'intervient la thèse de Glaucon. Est-ce que ceux qui refusent de satisfaire leur propre désir le font par raison, par sens moral ou par peur du regard d'autrui ? Que pensez-vous de l'attitude de Gygès ? Et que feriez-vous en possession de son anneau ?

Élève 7

Ben, j'en profiterais un maximum ! Ce serait super ! Tous les copains m'envieraient !

Élève 6

Et, ça te rendrait fier ? Et imagine que ce soit ton père qui le fasse et que tu le saches ? Tu en serais fier ?

Élève 7

Euh, pas vraiment…

Élève 6

Et pourquoi ?

Élève 7

Parce que je préfère que mon père soit fort mais dans les règles. Parce que ça, c'est plus classe !

 

Élève 6

Pourtant il a toujours existé des sociétés de voleurs où celui qui est admiré est celui qui vole le mieux.

Mais je me demande si ça ne revient pas alors à la thèse de Socrate. Imaginons un enfant dont les parents volent et qui essaient de faire aussi bien qu'eux parce qu'ils les admirent, est-il vraiment un méchant ? Certes, il est techniquement un voleur et il le sait, mais c'est pour lui une prouesse, une habileté, un défi. Ne peut-on pas dire avec Socrate : « nul n'est méchant volontairement » ?

 

***

*

 

 

 

 

 

 

 

Le narrateur 1

Voilà. Nous vous avons raconté trois mythes et nous avons philosophé ensemble à partir de ces mythes. Mythes et philosophie. Apparemment, ils sont faits pour s'entendre. Pourtant à la réflexion, je n'en suis pas si sûr. Avant la philosophie, le mythe régnait en maître. Ce n'était pas que des histoires. C'était des croyances : les gens croyaient en leurs mythes. C'était de vraies réponses, des réponses solides, certaines, que personne n'osait mettre en doute. Et puis, la philosophie a introduit le doute. Les mythes sont devenus de simples histoires que l'on prend plaisir à entendre mais auxquelles on ne croit plus. La philosophie a transformé le mythe mais pouvait-il en être autrement ? Si la philosophie nous apprend à douter de tout, à tout remettre en question, le mythe devait y perdre des plumes. Alors, nous allons conclure en modifiant très légèrement le titre de cette soirée. Nous avions dit au début « mythes et philosophie » mais je crois qu'il est plus pertinent de dire « mythes ou philosophie ? ».

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Premier dialogue : L'homme est-il la mesure de toutes choses ?

15/06/16

Personnages : Socrate, Protagoras, Callias, Calliclès.

Lieu : l'Agora à Athènes.

 

 

 

Socrate

Excellent homme, où vas-tu ?

Callias

Je vaque à mes affaires. Que fais-tu à interpeller les gens ? Je n'ai pas de temps à perdre. Je te connais : tous les jours, sans cesse, tu passes ton temps à distraire les gens de leurs occupations.

Socrate

Qu'as-tu donc de si important à faire pour sacrifier une bonne conversation entre amis ?

Callias

Ecoute, Socrate, je suis pressé. Un navire décharge sa cargaison au Pirée. Je dois être présent pour voir si tout est en ordre. Laisse-moi passer !

Socrate

Tu as raison, Callias. Voilà qui est plus important que tout : il faut surveiller les marchandises, les compter et surtout voir combien elles rapportent.

Callias

Tu te moques, Socrate !

Socrate

Non, rassure-toi. Je cherche juste ce qui est le plus important dans la vie. Est-ce que c'est amasser de l'argent ?

Callias

Je suppose que pour toi le plus important, c'est philosopher ? Mais je ne sais même pas ce que cela veut dire.

 

 

Calliclès

Tiens, voilà une rencontre improbable : un riche armateur et un va-nu-pieds philosophant ! Puis-je me joindre à votre conversation ?

Socrate

Non ! Callias n'a pas le temps ! Il a rendez-vous avec des marchandises au Pirée !

Calliclès

Tu ne l'as pas convaincu, Socrate, de rester pour philosopher. Tu ne l'as pas sermonné comme à ton habitude en lui demandant de prendre soin de son âme ?

Callias

Evidemment, il l'a fait mais je ne sais pas ce que c'est que philosopher. Peut-on m'expliquer ?

Calliclès

Il n'y a que Socrate qui peut te répondre. Moi, je suis incompétent en la matière.

Socrate

Evidemment, tu n'es pas un ami de la sagesse. Tu la possèdes déjà.

Callias

Ne m'embrouillez pas d'emblée. Expliquez-moi plutôt !

Socrate

Tu as de la chance, Callias. Calliclès est un maître en matière de sagesse mais j'aperçois au loin le maître du maître : j'ai nommé Protagoras !

Protagoras

Quelle belle compagnie : un philosophe, un riche marchand et un maître de sagesse !

Socrate (à Callias)

Sors ton porte-monnaie et tu pourras savoir ce qu'est la sagesse. Protagoras, lui, n'a pas besoin d'aller au Pirée compter les marchandises. Il lui suffit de donner ses leçons pour s'enrichir.

Protagoras

Je ne travaille jamais sur l'Agora. J'ai mon école, mes élèves et il est normal que mon enseignement soit payant. Mais une joute oratoire sur l'Agora avec Socrate, c'est autre chose. Quel est le sujet de l'entretien ?

 

 

Callias

Socrate me harcèle avec sa sagesse. Je ne sais même pas ce que c'est. J'apprends maintenant que vous en êtes l'un et l'autre spécialiste et pourtant vous êtes opposés. Expliquez-moi vos différences.

Calliclès

Permets-moi, cher Callias, de te dire combien tu as de la chance. Tu vas assister à un combat de titans. A ma droite, je te présente le vénérable Protagoras, sophiste de son état, ce qui signifie qu'il possède la sophia et c'est pourquoi son enseignement est recherché. A ma gauche, le divin Socrate, philosophe de son état lui aussi, ce qui signifie qu'il aime la sophia mais ne l'a pas nécessairement trouvée.

Callias

Je préfère celui qui a trouvé la sophia mais je ne sais ce que c'est. Quelqu'un peut-il me le dire ?

Calliclès

La sophia, c'est à la fois le savoir et la sagesse. C'est le savoir en tant qu'il nous mène à la sagesse.

Socrate

Excellent homme ! Je comprends pourquoi tu n'as plus besoin d'un maître. Mais de quel savoir parlons-nous ?

Protagoras

Je me doute que tu es dans l'incapacité de répondre, Socrate, puisque tu ne sais même pas ce que c'est. La preuve, tu cherches toujours. Sais-tu au moins ce que tu cherches ?

Socrate

Je cherche à savoir qui je suis, cher Protagoras, n'est-ce pas ce que demande l'oracle de Delphes, la Pythie : connais-toi toi-même. Sais-tu qui tu es, Callias ?

Callias

Tu m'embrouilles, Socrate. Tu réponds à une question par une question. Crois-tu que j'ai tant de temps à perdre. Bien sûr que je sais qui je suis : je suis un commerçant honnête et avisé qui s'enrichit grâce à son travail.

Socrate

Mais si demain tes affaires périclitent, qui seras-tu ? Un marchand ruiné qui n'a plus de travail ? Voilà donc comment tu te définis. N'es-tu rien d'autre que cela ?

Calliclès

Tu triomphes toujours, Socrate, mais tu ne dis rien. Tu poses des questions, tu sèmes le doute et jamais tu ne donnes de réponse. Le pauvre Callias était marchand. Il ne sait plus maintenant qui il est. Connais-toi toi-même, facile à dire quand on n'a rien à enseigner. Mais toi, Socrate, qui es-tu ? Qu'enseignes-tu ?

Socrate

Ce que je sais de plus que les autres, c'est que je sais que je ne sais rien.

Protagoras

Avec de telles sentences, je comprends que tu ne gagnes pas d'argent. Tu te moques des sophistes, mais eux, au moins, enseignent quelque chose.

Callias

Quoi par exemple ?

Calliclès

Tu connais la thèse la plus célèbre de Protagoras.

Callias

Non !

Calliclès

L'homme est la mesure de toute chose.

 

Socrate

J'ai toujours voulu discuter cette thèse fameuse. Et j'ai hâte d'entendre la voix du maître en la matière, n'est-ce pas Protagoras ?

Protagoras

Je vais laisser parler mon élève. Je verrai ainsi la qualité de mon enseignement.

Calliclès

Je reprends les termes de mon maître : « telle une chose m'est représentée, telle elle existe pour moi ; telle elle t'est représentée, telle elle existe pour toi. »

Callias

Je n'ai rien compris. Vous m'embrouillez de plus en plus.

Protagoras

Un exemple, Calliclès, un exemple ! Tu connais la valeur de l'exemple dans l'enseignement !

Calliclès

Vas-tu quelquefois à la plage, Callias ?

 

Callias

Je vais plutôt au port pour affaire !

Calliclès

Ne vas-tu pas à la plage avec ta famille les jours de repos ?

Callias

Si bien sûr, de temps en temps.

Calliclès

Si l'un de tes enfants court jusqu'à l'eau pour savoir si elle est bonne et qu'il s'y plonge avec délice, ne t'arrive-t-il pas, toi, de la trouver fraîche ?

Callias

Oui, cela m'arrive de ne pas être du même avis que mes enfants.

Calliclès

L'eau est donc bonne pour l'un et pas pour l'autre. Chacun est la mesure des choses !

 

 

Callias

C'est vrai. Je le constate chaque jour : je n'apprécie pas de la même façon que mes clients la valeur des marchandises. Et le pire, c'est que chacun est sincère ! C'est étonnant.

Socrate

Tu te laisses convaincre bien facilement, Callias. C'est vrai que Calliclès est un homme habile. Il est le digne élève de son maître. Tu dis que l'eau est bonne pour tes enfants mais elle est fraîche pour toi. Mais que va-t-on dire de l'eau en elle-même ? Est-elle bonne ou est-elle fraîche ? Revenons à l'exposé de Calliclès : « telle une chose m'est représentée, telle elle existe pour moi ; telle elle t'est représentée, telle elle existe pour toi. » Que signifie : être représenté ?

Callias

Je suis là pour apprendre. C'est à toi de me le dire, Socrate.

Socrate

Tu as bien été à l'école ?

Callias

Tu te moques, Socrate. Évidemment, comme tous les petits athéniens.

Socrate

Te souviens-tu de l'impression que te faisait la cour de récréation ?

Callias

Elle me semblait très grande, Socrate.

Socrate

L'as-tu revue récemment ?

Callias

Je passe devant tous les jours pour aller au Pirée, Socrate.

Socrate

Est-elle toujours aussi grande ?

Callias

Elle est devenue si petite que je ne comprends même pas comment j'ai pu la trouver si grande !

Socrate

Elle a sûrement rétréci !

 

Callias

Cesse de te moquer, Socrate.

Socrate

Tu vois, ta représentation d'enfant diffère de ta représentation d'adulte. Laquelle est la vraie ?

Callias

Celle de maintenant, Socrate !

Socrate

Et le maître d'école, penses-tu qu'il a la même représentation de l'école que toi ?

Callias

Je ne sais pas, Socrate, je ne le lui ai pas demandé.

Socrate

A quoi est-il attentif quand il regarde la cour de récréation ?

Callias

Je ne sais pas, peut-être aux risques que courent les enfants ou aux espaces pour organiser des jeux.

Socrate

Voilà ce que veut dire Calliclès quand il explique la thèse de Protagoras : nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont, mais seulement une représentation des choses.

Callias

Mais alors, chaque individu a sa propre représentation ?

Socrate

Qu'en penses-tu, Protagoras ?

Protagoras

On ne peut être plus clair, Socrate, et je t'en remercie. A chacun sa représentation, à chacun sa vérité, chaque individu est la mesure de toute chose.

Socrate

J'ai du mal à te suivre, Protagoras.

Protagoras

Pourtant, tu as fort bien expliqué ma pensée. Que ne comprends-tu pas ?

 

Socrate

Tu veux donc dire que chacun vit dans son monde.

Protagoras

En quelque sorte, oui.

Socrate

Mais alors, vénéré maître, comment pouvons-nous parler ensemble si chacun est dans son monde ?

Calliclès

Protagoras veut dire qu'une partie est un monde commun.

Socrate

C'est bien compliqué tout ça. Comment savoir quand je suis dans mon monde et quand je suis dans le monde commun ?

Callias

Il ne faut pas exagérer. L'argent que nous échangeons est bien le même pour tout le monde.

Socrate

Protagoras devrait t'accorder ce point-là.

Calliclès

Mais chacun a une représentation différente de la valeur de l'argent.

Socrate

Mais n'est-il pas possible de dépasser sa représentation subjective pour accéder aux choses telles qu'elles sont en elles-mêmes ?

Calliclès

Je crois que Callias ne te suit pas.

Callias

Mais si, je comprends ! Je ne suis pas aussi bête que vous le pensez. Je suis capable de progrès même en philosophie !

Socrate

C'est la preuve qu'il n'est pas nécessaire de payer pour progresser !

Calliclès (à Callias)

Alors, que veut dire « subjectif » ?

 

Callias

Je suppose que « subjectif » signifie : ce qui appartient à un sujet.

Socrate

Et « objectif » ?

Callias

Ce qui appartient à l'objet.

Socrate

Je reprends donc. Peut-on s'arracher à ses propres représentations trompeuses ? Peut-on dépasser les apparences et connaître ce que sont les choses en elles-mêmes : quelle est la température de l'eau ? Quelle est la taille de la cour de récréation ?

Protagoras

C'est évidemment impossible. C'est même contradictoire. Comment pourrait-on saisir les choses sans passer par sa propre perception ?

Callias

Et bien, on peut mesurer la température de l'eau, la taille de la cour.

Socrate

Alors : l'homme est-il la mesure de toute chose ?

Callias

Tout dépend de ce que l'on entend par « homme ».

Socrate

Tu fais des progrès remarquables : tu réponds aux questions par des questions. Protagoras voulait faire de toi un sophiste et te voilà philosophe.

Calliclès

Mais où est le problème ?

Callias

« Homme » a deux sens : l'individu ou l'être humain en général.

Protagoras

Bravo ! Mais ça ne change rien. On ne peut toujours pas connaître les choses objectivement. Comment cela serait-il possible ?

 

 

Socrate

Peut-être en utilisant cette faculté qui nous permet de dialoguer depuis le début : la Raison.

Protagoras

Tu es bien optimiste Socrate. As-tu des preuves que la Raison nous permettrait de connaître les choses en elles-mêmes ?

Socrate

Oh, mon brave Protagoras, ce n'est qu'un pari sur l'avenir. Il y aura d'autres philosophes après moi qui chercheront eux aussi à montrer que nous ne sommes pas prisonniers de nos représentations et que l'on ne peut pas dire à chacun sa vérité.

Calliclès

Voilà, cher Callias, la différence entre un sophiste et un philosophe. Le sophiste sait bien que la vérité est relative parce que nous ne saisissons les choses qu'au travers de nos représentations. Et le philosophe est persuadé, même s'il ne peut pas le prouver que la vérité est universelle et qu'il est possible de saisir le monde tel qu'il est. Qu'en penses-tu, Callias ? Es-tu sophiste ou philosophe ?

 

 

Callias

Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c'est que je n'ai pas perdu mon temps.

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Deuxième dialogue : Le procès de Socrate

15/06/16

Personnages : le juge, Socrate, Mélètos, Anytos.

Lieu : salle d'un tribunal à Athènes.

 

Le juge

La séance est ouverte. Faites entrer l'accusé. Nous jugeons aujourd'hui l'affaire Socrate contre Mélètos et Anytos. Accusé, approchez-vous pour entendre l'acte d'accusation. Le citoyen Anytos, profession tanneur, le citoyen, Mélètos, profession poète, accusent le dénommé Socrate de corrompre la jeunesse, de ne pas honorer les dieux de la Cité et d'introduire de nouveaux dieux. Je tiens à rappeler que ces crimes sont graves. Le plus grave de tous est l'accusation d'impiété et si cette accusation se révèle exacte, Socrate encourt la peine de mort. La procédure habituelle permet à l'accusé de prendre un avocat, ce que Socrate a refusé en préférant se défendre lui-même. Nous écouterons donc la défense produite par l'accusé.

Socrate

Monsieur le juge, honorables citoyens d'Athènes, cher Anytos, cher Mélètos, je mesure l'importance des crimes énoncés par l'accusation. Si ce Socrate dont vous parlez les a commis, il faut évidemment le condamner. Seulement, si ce Socrate, c'est moi : j'ai peine à me reconnaître dans ces mensonges. Je tiens à rétablir la vérité.

Mais je voudrais d'abord m'excuser : c'est la première fois de ma longue vie que je suis devant un tribunal. Je ne connais pas les mots que l'on y emploie et qui savent plaire aux juges. Je me contenterai d'employer mes mots, ceux que tout le monde entend et qui me servent tous les jours sur l'Agora.

Je suis accusé par Anytos et Mélètos, mais en vérité, chers athéniens, il y a d'autres accusateurs qui me poursuivent de longue date, qui me calomnient et qui font circuler sur moi des rumeurs. Je vais donc d'abord me défendre contre ces rumeurs et ensuite, comme la loi m'y autorise, interroger Mélètos et Anytos pour répondre à leurs accusations.

Le juge

Citoyen Socrate, n'oubliez pas que vous n'êtes pas sur l'Agora mais dans un tribunal. Nous vous autorisons à vous défendre vous-même. Soyez bref, cependant. Nous vous écoutons.

Socrate

Comment se défendre contre la rumeur ? La rumeur, c'est tout le monde et c'est personne. Et pourtant, on dit des choses sur moi. On prétend par exemple que je cherche à savoir ce qui se passe sous la terre et dans le ciel, que je peux transformer une mauvaise cause en une bonne et que j'enseigne à qui le désire comment y parvenir. Ce qui ennuie tout le monde, à la vérité, c'est que je possède une forme de sagesse, une sagesse humaine certes, mais une sagesse qui dérange beaucoup.

Tout a commencé le jour où un camarade d'enfance est allé à Delphes et osa poser à l'oracle la question que voici : « y a-t-il au monde quelqu'un de plus sage que Socrate ? ». C'est alors que la Pythie a répondu que non, il n'y en avait aucun.

Je vous avoue que j'ai été si surpris moi-même que j'ai décidé de vérifier la parole de l'oracle en interrogeant ceux que l'on considère comme les plus sages pour comparer leur sagesse à celle que l'on m'attribuait.

Le juge

Allons aux faits, Socrate !

Socrate

J'y arrive, monsieur le juge. Les hommes les plus réputés pour leur sagesse sont les hommes d'Etat. En les rencontrant, j'ai réalisé que leur sagesse était factice et j'ai cru bon de le leur montrer. C'est alors que j'ai réalisé que ma supériorité ne venait pas du fait que ma sagesse était plus grande mais que je savais seulement que je n'en possédais aucune alors que eux étaient persuadés d'en avoir. Malheureusement, je le leur ai dit et mes ennuis ont commencé. Je suis alors allé trouver des poètes.

Le juge

J'espère que vous n'êtes pas allé trouver tous les citoyens d'Athènes.

Socrate

J'aurais pu, monsieur le juge, puisque la plupart se prétendent sages !

Le juge

Je vous rappelle, Socrate, que toute ironie peut se retourner contre vous.

Socrate

Je sais, monsieur le juge. Mais que voulez-vous ! Cela fait 70 ans que quelque chose en moi me pousse à me moquer gentiment, je dis bien « gentiment ». J'ai donc rencontré des poètes, qui eux aussi se montraient fiers de leur sagesse et à eux aussi, j'ai montré qu'elle était vaine et je m'en suis fait des ennemis. Puis, je suis allé trouver des artisans.

Le juge

Je crois, Socrate, que nous avons compris l'argument.

Socrate

Ces artisans maîtrisent parfaitement leurs techniques. Ce sont des gens habiles, des virtuoses dans leur métier, mais ils s'autorisent du fait de leurs compétences techniques à prétendre qu'ils possèdent la sagesse. Eux aussi sont devenus mes ennemis.

A tous ces gens, j'ai montré que la vertu n'était pas ce qu'ils pensaient, que leurs idées sur la justice ne tenaient pas. Alors ils m'en ont voulu, mais il leur a été difficile de formuler des accusations claires. C'est pourquoi ils se sont servis du motif habituel quand on veut se débarrasser de quelqu'un. Ils ont dit que je cherchais à savoir ce qui se passait sous la terre et dans le ciel.

Mais la vérité, monsieur le juge, c'est que je suis au service du dieu qui veut que je philosophe. Philosopher, c'est s'examiner soi et les autres. C'est être ami de la vertu, de la justice, de la sagesse, mais ce n'est pas être sage.

Le juge

Je crois, Socrate, qu'il est temps de répondre aux accusations de Mélètos et Anytos. C'est la raison de votre comparution aujourd'hui. Vous n'êtes pas là pour vous défendre contre des calomnies anciennes dont on ne connaît même pas les accusateurs, sauf si vous pensez que c'est Aristophane, l'auteur de comédies, qui en est l'origine.

Socrate

Lui, au moins, était drôle.

Le juge

Mélètos et Anytos, veuillez vous présenter à la barre. La loi permet à Socrate de vous interroger.

Socrate

Cher Anytos, cher Mélètos, examinons ce dont vous m'accusez. Mais au fait, qui m'accuse de quoi ?

Mélètos

C'est moi qui t'accuse d'impiété, Socrate, même si tu t'en défends déjà en invoquant la Pythie. C'est trop facile et on te voit venir.

Anytos

C'est moi qui t'accuse de corrompre la jeunesse et je représente ici tous les honorables pères de famille qui ont peur de laisser leurs fils, notre belle jeunesse athénienne, se promener sur l'Agora. Tout le monde sait le danger que tu représentes.

Socrate

Je ne sais par lequel commencer. Je ne sais même pas de quel Socrate ils parlent.

Mélètos, mon ami, j'espère que je ne t'ai pas vexé tout à l'heure en parlant des poètes qui prétendaient être sages.

Mélètos

Je ne sais même pas de quoi tu parles, Socrate.

Socrate

Venons-en aux faits. Tu m'accuses de ne pas croire aux dieux de la Cité ou de ne pas croire aux dieux du tout.

Mélètos

Je sais très bien que tu ne crois pas aux dieux du tout. Tu te moques sans cesse et surtout tu t'interroges pour savoir si les lois de la Cité sont bonnes. Or, les lois nous ont été données par les dieux et les dieux sont bons.

Socrate

Mais je ne comprends pas, Mélètos. Tu prétends que je ne crois pas aux dieux mais tu m'accuses aussi d'en introduire de nouveaux. Alors réponds-moi, cher Mélètos, je crois aux dieux ou je ne crois pas aux dieux.

Mélètos

Je ne sais pas si ce sont des dieux ou des démons. Mais tu parles souvent de quelque chose en toi qui te pousse à philosopher. Certains parlent même du « démon de Socrate ».

Socrate

Tu as raison, mon brave Mélètos. Je suis bien au service du dieu qui me pousse à philosopher mais comment alors m'accuser d'impiété ?

Mélètos

Tu cherches à m'embrouiller, Socrate, comme tu le fais toujours, comme tu le fais avec la jeunesse.

Socrate

Très bien. Venons-en donc à Anytos ! Cher Anytos, tu me dis que tes amis, tous honorables et bons pères de famille, ont peur que je rencontre leur fils. Mais de quoi ont-ils peur exactement ?

Anytos

Tu sais bien, Socrate, tu ne crois en rien, tu remets tout en question, tu introduis le doute dans les esprits les plus solides. Les jeunes gens les mieux éduqués deviennent fragiles en t'écoutant.

Socrate

C'est moi qui suis capable de tels prodiges ? Mais comment est-ce possible ?

 

Anytos

Au lieu de leur enseigner la justice, tu mets en doute ce qui est juste, au lieu de les éduquer avec des exemples d'actes courageux, tu mets en doute leur idée du courage. Tout ce qu'ils croyaient savoir s'effondre et en te fréquentant ils ne savent plus rien. Tu es dangereux, Socrate.

Socrate

Monsieur le Juge, est-ce que je peux interroger Anytos ?

Le Juge

J'ai déjà dit que la Loi te le permettait et je crois qu'il est enfin temps !

Socrate

Estimé Anytos, peux-tu me dire ce qu'est une bonne éducation ?

Anytos

Ne cherche pas à m'embrouiller comme tu as embrouillé Mélètos.

Socrate

Réponds à ma question puisque la Loi me permet de t'interroger. Qu'est-ce qu'une bonne éducation ?

Anytos

C'est une éducation qui est donnée par les meilleurs enseignants.

Socrate

Très bien. Et ces meilleurs enseignants, doivent-ils enseigner la vérité ou l'erreur ?

Anytos

Tu te moques, Socrate. La vérité, évidemment !

Socrate

La vérité, c'est bien le contraire de l'erreur.

Anytos

Evidemment. 

Socrate

Pour connaître la vérité, il faut donc se défaire des erreurs.

Anytos

Oui, et alors ?

 

Socrate

Pour se défaire des erreurs, il faut bien s'interroger. Dis-moi maintenant, mon bon Anytos, que vaut-il mieux ? Ne rien savoir ? Ou affirmer des choses fausses ?

Anytos

Ne rien savoir, bien sûr !

Socrate

Je te remercie, Anytos. J'ai fini mon interrogatoire. Mais méfie-toi, si j'avais continué, des gens malintentionnés auraient pu t'accuser de corrompre la jeunesse.

Le juge

Puisque les interrogatoires sont finis, Socrate, le jury va se retirer pour délibérer.

 

Le juge se retire, Socrate, Anytos et Mélètos s'assoient. Puis retour du juge.

 

Le juge

Citoyen Socrate, levez-vous. Les 500 juges ont répondu à la question de savoir si le citoyen athénien Socrate était coupable des chefs d'accusation suivants : corruption de la jeunesse, refus d'honorer les dieux de la Cité, introduction de nouveaux dieux. Par une majorité de 30 voix, l'accusé a été déclaré coupable. La sanction qui a été décidée est celle que la loi impose en cas d'impiété : la mort ! Mais nous rappelons que la loi autorise l'accusé à proposer lui-même une sanction pour son crime et le jury délibérera à nouveau pour décider quelle peine il retient finalement.

Socrate

Je suis étonné de voir que j'étais condamné à une si faible majorité. Vous me demandez ce que je mérite comme peine : je vais vous le dire. Si vous me condamnez à mort, vous n'aurez plus de Socrate, vous n'aurez plus personne pour vous remettre en question, vous perdrez ce gros moustique qui vous agace, qui vous pique, qui vous oblige à vous interroger. Il me semble que je devrais être considéré comme un citoyen irremplaçable et vous savez comment on honore les citoyens méritants : on les invite jusqu'à la fin de leurs jours à être nourris au Prytanée.

Voilà donc la peine qu'en tant qu'accusé je demande aux juges : bénéficier du statut spécial de citoyen méritant.

Chers juges, cher public athénien, mes amis, imaginez que vous m'ayez gracié à la condition que j'arrête définitivement de philosopher. J'aurais refusé. Je préfère mourir parce que j'ai philosophé, que de vivre en arrêtant de mener ce genre de vie. Qu'est-ce que philosopher ?

C'est examiner sa vie et celle des autres. Et je vous le dis, mes amis, une vie qui n'est pas examinée ne vaut pas d'être vécue.

 

Le jury se retire à nouveau.

 

Le juge

Accusé, levez-vous ! Que les accusateurs, Mélètos et Anytos, se lèvent également. Les juges ont confirmé leur sentence initiale à une majorité plus large. Le citoyen Socrate est condamné à boire un poison mortel qu'il s'administrera lui-même. Il boira donc la ciguë dans un délai de trente jours.

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Troisième Dialogue : Les derniers jours de Socrate

15/06/16

Personnages : Socrate, Criton, les Lois, un esclave et d'autres personnages pour la scène finale de la ciguë.

Lieu : la prison d'Athènes.

 

Criton

Le moment est venu, Socrate, de prendre une décision.

Socrate

Je sais ce que tu vas me dire et tu sais quelle est ma réponse.

Criton

Socrate, mon vieil ami, mon ami d'enfance, ton exécution est pour demain. Nous ne pouvons laisser faire une telle injustice. Nous, tes amis, tes proches, je suis venu de leur part pour venir te convaincre une dernière fois.

Socrate

Tu sais bien que c'est inutile. Ma décision est prise et elle l'était depuis le début. Je ne m'évaderai pas comme tu vas me le proposer à nouveau. Aussi injuste soit-elle, j'obéirai à la sentence parce que je respecte les lois.

Criton

Cela n'a pas de sens, Socrate. En acceptant la sentence, tu donnes raison à tes accusateurs. Tu ne vas tout de même pas faire triompher un Mélètos, un Anytos ! Par les dieux, laisse-moi te convaincre.

Socrate

Essaie toujours ! Et passons mes derniers moments à argumenter.

Criton

Les gens ne comprendront jamais, Socrate, que tes amis si nombreux, si fidèles et tellement attachés à ta personne n'aient rien fait pour t'aider, ni quand Mélètos a déposé sa plainte, ni au moment du procès, ni maintenant pour organiser ta fuite. C'est une question d'honneur, Socrate. Les amis doivent tout faire pour aider l'un des leurs quand il est en danger.

Socrate

En quoi l'opinion des gens nous regarde-t-elle ? Tu sais combien la foule est sensible à la rumeur et passe sans cesse d'une opinion à son contraire. Elle est prompte à s'indigner et rarement à raisonner.

Criton

Tu as tort, Socrate. Même si la foule se trompe souvent, il faut aussi tenir compte de son opinion. On l'aurait fait que nous n'en serions pas là. Et puis, Socrate, ce n'est pas une question d'argent. Je mets ma fortune à ta disposition pour mettre au point ton évasion.

Socrate

Je crois que je vais te faire faire des économies.

Criton

Si tu ne penses pas à toi, pense à tes enfants. Tu as trois garçons qui ne sont pas encore élevés. Que deviendront-ils quand ils seront orphelins ? Le devoir d'un père se place avant toute autre considération. C'est pour eux que tu dois rester en vie, Socrate. Laisse-nous faire, le temps presse.

Socrate

Je te remercie, Criton, pour ta sollicitude. Mais examinons ensemble les arguments que nous propose la raison.

J'ai toujours vécu selon un certain nombre de principes. Tu les connais, mais nous allons les reprendre. Dis-moi d'abord, Criton, est-ce que tu crois qu'il faut changer ses principes quand le vent tourne et que la situation change ou bien vaut-il mieux les conserver et rester fidèle à soi-même quoi qu'il arrive ?

Criton

Il faut les conserver, Socrate.

Socrate

Mon premier principe reste que le plus important n'est pas de vivre mais de bien vivre. En m'évadant, certes, je continuerais de vivre, mais comment ? comme un fuyard ? un hors-la-loi ? un traître ?

Criton

Pas du tout, Socrate. J'ai des amis en Thessalie qui t'accueilleront et tu vivras bien auprès d'eux.

Socrate

Mon deuxième principe est qu'il faut tout faire pour ne pas commettre d'injustice.

Criton

Mais, Socrate, c'est contre toi qu'une injustice a été commise.

 

 

Socrate

Et alors ? Doit-on répondre à une injustice par une injustice ? Doit-on répondre au mal par le mal ? Mais, en ce cas, je serais semblable à mes accusateurs. A quoi bon philosopher si c'est pour oublier tous ses beaux principes à la minute où on nous provoque ?

Criton

Mais, Socrate, est-ce être injuste envers Mélètos que d'éviter le châtiment auquel il te conduit ? C'est peut-être même l'aider en lui évitant la honte d'avoir conduit à la mort l'homme le plus juste de la cité.

Socrate

Il ne s'agit pas de Mélètos. Il s'agit de la cité. C'est envers elle que je serais injuste en m'évadant. Imaginons, mon cher Criton, que les Lois viennent me trouver maintenant pour me reprocher mon projet d'évasion.

Criton

Elles sont justement là, Socrate.

Les Lois

Nous avons entendu dire que tu pensais à t'évader, Socrate.

 

Socrate

Je ne sais pas encore. Je m'efforce de raisonner.

Les Lois

Procédons à ton habitude, Socrate, par questions et par réponses.

Tu dis qu'il ne faut pas répondre à l'injustice par l'injustice. Pourtant, en t'évadant, tu seras injuste envers nous car tu menacerais de nous détruire.

Reconnais d'abord les bienfaits que nous t'avons apportés. C'est bien grâce à nous que tu as trouvé dans la cité assez de stabilité pour naître d'un couple marié. Et c'est aussi grâce aux institutions que tu as été éduqué. Tu es d'accord que ce sont les lois qui permettent de vivre dans la sécurité et d'éduquer leurs enfants.

Socrate

Je le reconnais.

Les Lois

Crois-tu, Socrate, que tu peux traiter les lois d'égal à égal ou bien penses-tu qu'elles ont une autorité supérieure ?

Socrate

Elles ont une autorité supérieure

Les Lois

Les lois sont comme des parents envers leurs enfants. Ceux-ci ne doivent pas se rebeller quand bien même il arriverait à leurs parents de se tromper. Tu as un devoir de respect, Socrate. Certes, on peut changer les lois mais c'est toujours par les moyens légaux, c'est-à-dire par des moyens autorisés par la loi.

Socrate

J'en suis convaincu.

Les Lois

Mais voici le principal, Socrate, tu pourrais me dire que tu n'as jamais explicitement consenti à obéir aux lois. Personne n'a jamais signé un document stipulant qu'il acceptait de se soumettre aux lois et pourtant, dès que quelqu'un accepte de vivre sous les lois d'une cité, il s'engage tacitement à les respecter. Il lui est toujours possible, en effet, dès qu'il a l'âge de raison, de quitter la cité qui l'a vu naître pour s'installer ailleurs, dans une autre cité qui lui plairait davantage. Mais s'il préfère rester, c'est qu'il aime sa cité et ses lois, c'est donc qu'il consent à les respecter. Toi, Socrate, as-tu déjà quitté Athènes ?

 

 

Socrate

Pratiquement jamais. Une fois seulement pour une expédition militaire. Mais il est vrai que je me suis toujours senti bien dans ma ville d'Athènes.

Les Lois

Ainsi, Socrate, si tu fuyais pour nous échapper, non seulement tu serais injuste envers nous en oubliant nos bienfaits, mais tu violerais tes engagements. Et puis réfléchis, tu serais un paria dans toutes les cités parce que tout le monde verrait en toi, celui qui a refusé d'obéir aux lois. Pire, tu te trahirais toi-même. Toi qui as toujours défendu l'idée qu'il ne fallait pas commettre d'injustice, tu commettrais l'injustice suprême.

Une dernière chose, Socrate, si tu t'évades, qu'adviendra-t-il plus tard, à la fin de ta vie quand tu mourras et que tu devras te présenter devant nos sœurs, les Lois de l'Hadès ? Sache qu'elle ne t'accueilleront pas non plus favorablement. Veux-tu être banni ici-bas et dans l'au-delà ? Examine bien tous ces arguments, Socrate.

Socrate (à Criton)

Voilà, Criton, ce que les Lois pourraient me dire si elles dialoguaient avec moi pour me convaincre. Qu'en penses-tu, Criton ?

 

Criton

Je crois que tu as raison, Socrate. Les hommes n'ont rien de plus précieux que la vertu et la justice, la légalité et les lois.

Socrate

Et puis, examine ce dernier point, Criton. Ce ne sont pas les lois qui m'ont condamné injustement mais ce sont les hommes.

 

A ces mots, Criton fit signe à son esclave, qui se tenait près de lui. L'esclave sortit et, après être resté un bon moment, rentra avec celui qui devait donner le poison qu'il portait tout broyé dans une coupe.

 

Socrate

Eh bien, mon brave, comme tu es au courant de ces choses, dis-moi ce que j'ai à faire.

L'esclave

Pas autre chose que de te promener, quand tu auras bu, jusqu'à ce que tu sentes tes jambes s'alourdir, et alors de te coucher ; le poison agira ainsi de lui-même. (Il tend à Socrate la coupe contenant la ciguë.)

 

Socrate porte la coupe à ses lèvres et la vide jusqu'à la dernière goutte avec un calme parfait.

Tous les amis rassemblés manifestent leur peine par des pleurs.

 

Socrate

Que faites-vous là ? Cela ne sert à rien de pleurer. Allons, du calme et de la fermeté !

L'esclave

Sens-tu le poison qui commence à faire effet, Socrate ? (Il lui pose la main sur les pieds et sur les jambes.)

Sens-tu tes pieds, sens-tu tes jambes ?

Socrate

Mes jambes s'alourdissent. Je les sens de moins en moins.

L'esclave

Allonge-toi, Socrate. (Il se couche sur le dos, puis se retourne vers Criton.)

 

Socrate

Criton, n'oublie pas que nous devons un coq à Esculape. Faites ce qu'il faut, ainsi quand je partirai, ma vie sera en ordre.

Criton

Bien sûr, Socrate, nous ferons le sacrifice aux dieux.

 

Criton s'approche de Socrate et lui ferme les yeux. Tous penchent la tête vers le corps.

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Lecture performance 3 : L'oeuvre d'art est-elle un objet comme un autre ?

20/06/15

Dialogue 3 : l’œuvre d'art est-elle un objet comme un autre ?

 

 

Dispositif : un professeur sur scène devant un écran où sera projeté un diaporama. La salle de classe est le public parmi lequel des élèves seront répartis. Le public doit se sentir partie prenante de la classe.

 

 

………………………………………………………………………………………………..

 

 

 

Le professeur – Bonjour, je suis votre nouveau professeur de philosophie. En effet, Madame Maréchal est partie …

 

Élève – Mais où donc ? Elle ne nous a rien dit.

 

Le professeur – Vous n'avez pas entendu parler dans les médias de la découverte qui vient d'être faite : plus d'une centaine de chefs d’œuvres ont été retrouvés chez un ancien marchand d'art et Madame Maréchal est partie les authentifier car vous ne le saviez peut-être pas, elle est une experte internationalement reconnue.

Mais ne vous inquiétez pas, elle m'a laissé un certain nombre de consignes.

 

Élève – Les authentifier, mais qu'est-ce que cela veut dire ?

 

Le professeur – Beaucoup de choses, à vrai dire. Il faut déterminer la date, le nom de l'artiste, si c'est un original ou une copie, mais avant tout peut-être si c'est une œuvre d'art.

 

Élève – C'est quoi au juste une œuvre d'art ?

 

Le professeur – Et oui, on peut se demander ce que c'est qu'une œuvre d'art, ce qui en fait un objet différent d'un autre.

 

Élève – C'est une question intéressante. Moi, je propose qu'on en discute aujourd'hui, plutôt que de parler de l'allégorie de la caverne !

 

Le professeur – C'est une bonne idée ! Je vais essayer d'improviser. Mais ce n'est pas une question facile, surtout de nos jours. Je ne suis pas sûre que l'art contemporain conçoive l’œuvre d'art de la même façon que l'on se la représentait dans des époques plus classiques.

 

Élève – Qu'est-ce que vous voulez dire, Madame ? Madame, comment, au fait ?

 

Le professeur – Madame Delaunay.

Vous savez comment on appelle le cinéma ?

 

Élève – Le septième art !

 

Le professeur – Si c'est le septième art, il y en a six autres que l'on appelle les arts majeurs et que l'on oppose aux arts mineurs.

 

Élève – La peinture.

 

Le professeur – Oui, mais encore ?

 

Élève – La chanson.

 

Le professeur – Ça c'est un composé de deux arts puisqu'il y a paroles et musique.

 

Élève – Alors, c'est la musique !

 

Le professeur – Oui ! quoi d'autre ?

 

Élève – La boxe.

 

[Diapo : boxe]

 

Le professeur – La boxe, éclat de rire. Pourquoi dis-tu ça ?

 

Élève – Parce que l'on en parle comme du « noble art ».

 

Le professeur – Le mot « art » est ici pris dans un autre sens, celui de technique. On parle des arts martiaux comme d'une technique de combat, les techniques du dieu Mars, le dieu de la guerre. Mais ici, on parle des beaux-arts.

Vous m'avez dit la peinture et la musique. Il manque encore quatre arts.

 

Élève – La danse.

 

Le professeur – Oui, c'est l'art du mouvement comme la musique est l'art du son.

 

Élève – La cuisine.

 

Le professeur – Ce n'est pas un art majeur !

 

Élève – C'est quoi un art majeur ?

 

Le professeur – C'est un art qui vaut pour lui-même, qui ne sert pas à autre chose.

 

Élève – Vous pouvez donner un exemple d'art mineur pour que l'on comprenne mieux ?

 

Le professeur – L’ébénisterie est un art mineur car un meuble est à la fois beau et utile. Les arts majeurs ne sont pas utilitaires.

 

Elève – Et l'architecture ?

 

Le professeur – C'est un art majeur et c'est vrai que c'est ambigu.

 

Elève – La sculpture !

 

Le professeur – Très bien. Il n'en manque plus qu'un. Il se termine aussi en -ure.

 

Elèves, en choeur – La littérature !

 

Elève – Moi, j'ai vu une expo de Yann Kersalé à Landerneau. On le classe où car il se dit architecte de lumière. C'est bizarre ?

 

[Diapo : Yann Kersalé]

 

Le professeur – Les élèves sont incroyablement cultivés à l'Harteloire !

C'est très intéressant. L'art contemporain a fait éclater ces catégories classiques. Aujourd'hui, il n'y a plus d'arts mineurs, ni d'arts majeurs. On parle d'installation, de dispositif, on mélange les arts. Il n'y a plus de frontière. C'est pourquoi la question philosophique se pose d'autant plus aujourd'hui : qu'est-ce qu'une œuvre d'art ?

 

Elève – C'est facile, c'est ce que l'on trouve dans les musées !

 

Elève – Oui, mais il y a des musées de tout : il y a des musées des sciences. Je connais même le musée du loup à Saint-Thégonnec. Le loup, c'est une œuvre d'art pour toi ?

 

[Diapo : musée du loup]

 

Le professeur – C'est vrai qu'il y a différentes sortes de musées et évidemment, on se contente des musées d'art pour notre sujet.

 

Elève – Moi, je ne suis pas d'accord. On peut trouver une œuvre d'art dans la rue. J'adore le street art.

 

Elève – Tu as vu ça où ?

 

Elève – Sur le pont de Recouvrance, il y a des collages de Paul Bloas.

 

[Diapo : Paul Bloas]

 

Le professeur – L'art est le plus souvent dans des lieux dédiés, mais heureusement on le trouve également dans la ville. C'est vrai aussi des sculptures.

 

[Diapo : fontaines de Martha Pan, le Pouce de César, Dubuffet]

 

Nous n'avons pas beaucoup avancé puisque les œuvres d'art sont partout. Il faudrait maintenant que l'on trouve des critères qui permettent de distinguer une œuvre d'art d'un objet du quotidien. Je ne sais pas, mais quelle est la différence entre une machine à laver et un tableau de Cézanne ?

 

[Diapo : machine à laver / Les Pommes de Cézanne]

 

Elève - La machine à laver, ça sert à laver le linge ! Un tableau, ça ne sert pas vraiment à grand chose…

 

Le professeur – Tu as tout à fait raison. L’œuvre d'art n'a pas de fonction utilitaire. Mais, je crois que nous pouvons trouver d'autres critères.

 

Elève – Je crois que j'en ai trouvé un autre. C'est toujours par rapport à la machine à laver ! Les machines à laver, il en existe plein… Par contre, les chefs d’œuvre n'existent qu'en un seul exemplaire… Il n'existe qu'une seule Dentellière de Vermeer !

 

Le professeur – Epatant ! Les élèves sont époustouflants ! Et dire qu'ils ne sont qu'en sixième : cela promet pour la suite ! Vous en avez de la chance Madame le Proviseur !

 

Elève – Ce qu'elle dit, M'dame, c'était vrai au temps de Vermeer. Mais vous savez, celui qui fait des caniches, il les fait en plusieurs exemplaires.

 

Le professeur – Des caniches ?

 

Elève – Oui, des caniches roses en forme de ballon !

 

Le professeur – Ah ! Tu veux parler de Jeff Koons ! C'est vrai que l'art contemporain remet en cause l'unicité traditionnelle de l'oeuvre d'art. Mais seul Jeff Koons est autorisé à reproduire ses propres œuvres d'art.

 

[Diapo : Jeff Koons]

 

Elève – Oui, mais c'est pour se faire plus d'argent !

 

Le professeur – C'est sûr, au prix où il les vend !

 

Elève – Moi, je n'appelle pas ça de l'art. Tous les dimanches, au marché, il y a un clown qui fait des petits chiens en ballon et mon père lui donne 50 centimes.

 

Elève – Mais si, c'est bien de l'art ! Les chiens de Jeff Koons sont 50 fois plus gros !

 

Elève – Moi, je trouve ça original !

 

Le professeur – C'est effectivement un critère pour reconnaître une œuvre d'art. L'artiste crée quelque chose qui n'a jamais existé avant lui. S'il reproduit quelque chose de déjà fait, c'est un bon artisan mais pas un artiste.

 

Elève – Est-ce qu'une œuvre d'art, c'est forcément beau ?

 

Le professeur – C'est un point très difficile, réfléchissons. Est-ce que l'on peut tous s'entendre à reconnaître une œuvre comme belle ?

 

Elève – Et bien non, cela dépend des goûts !

 

Le professeur – Pas tant que cela. Sinon, il n'y aurait pas d'histoire de l'art. S'il y en a une, c'est que l'on s'est accordé à reconnaître certains artistes comme grands.

 

Elève – Ca dépend des cultures.

 

Le professeur – Pas nécessairement. Regarde tous ces touristes asiatiques qui admirent la Joconde et tous ces touristes européens qui s'extasient devant la Vague d'Hokusaï.

 

[Diapo : La Joconde / La Vague d'Hokusaï]

 

Elève – Moi, je connais des œuvres qui ne sont pas belles.

 

Elève – Il faut dire que tu ne les aimes pas.

 

Elève – Non, je veux dire qu'il y a des artistes qui ont voulu traduire la laideur. Tu ne vas pas me dire que Saturne dévorant ses enfants peint par Goya est beau.

 

[Diapo : Goya, Saturne dévorant ses enfants]

 

Le professeur – Donc ce n'est pas une œuvre d'art ?

 

Elève – Si, parce que ça me fait quelque chose quand je regarde : une sensation forte, une émotion.

 

Le professeur – Par-delà la beauté, l’œuvre d'art cherche à susciter une émotion esthétique. On vient de passer, sans s'en rendre compte, des caractéristiques de l’œuvre d'art à sa fonction. On peut tout à fait retenir cette fonction majeure de provoquer chez le spectateur ou l'auditeur un sentiment voire une émotion esthétique. Est-ce l'unique fonction ? On peut comparer cette fonction essentielle à d'autres et repérer celle qui est la plus importante. On peut aussi se demander si une œuvre peut avoir plusieurs fonctions et qui en décide. Alors, quelles sont les autres fonctions de l’œuvre d'art ?

 

Elève – Moi, quand j'écoute de la musique, ça me permet d'oublier l'école.

 

Elève – Moi, c'est quand je vais au cinéma.

 

Elève – Moi, c'est quand je lis un livre.

 

Le professeur – Et comment appelleriez-vous cette fonction ?

 

Elève – Cela nous permet de nous divertir. C'est de l'évasion !

 

Le professeur – C'est très bien.

 

Elève – Non, pas très bien. Les films qui nous divertissent, ce n'est pas forcément de l'art. On les voit puis on les oublie. L'art, c'est plus sérieux, plus important. Il faut un message.

 

Le professeur – Tu peux nous donner un exemple ?

 

Elève – On peut penser à la Liberté guidant le peuple de Delacroix. Rien ne peut empêcher un peuple d'être libre. Aucun roi ne peut arrêter le peuple, s'il est inspiré par la liberté.

 

[Diapo : Delacroix, La liberté guidant le peuple]

 

Le professeur – Très bien. Mais les messages ne sont pas toujours politiques, il peuvent être moraux.

 

Silence

 

Vous savez ces tableaux où on voit un crâne...

 

Elève – Oui, ce sont les vanités !

 

Le professeur – En quoi est-ce un message moral ?

 

[Diapo : la Madeleine pénitente de de La Tour]

 

Regardez cette belle jeune fille. Pourquoi tient-elle un crâne ?

 

Elève – Un jour, elle deviendra comme cela.

 

Le professeur – Et alors ?

 

Elève – Ce n'est pas la peine de se montrer si fière et si belle. Un jour, elle sera vieille, elle mourra !

 

Le professeur – C'est donc un message moral : il ne faut pas être vaniteux !

 

Elève – Mais il y a des œuvres qui n'ont pas de message. Que fait-on des œuvres représentant les paysages, la musique, l'art abstrait…

 

Le professeur – Alors c'est une autre fonction. Mais laquelle ? Regardez ces meules de foin ou ces cathédrales peintes par Monet. Qu'a voulu faire Monet, à votre avis ?

 

[Diapo : Les Meules, les Cathédrales de Rouen de Monet]

 

Elève – Il étudie la lumière.

 

Le professeur – Quel est l'effet sur le spectateur ?

 

Elève – Il nous apprend à regarder, à voir ce que nous ne voyons pas.

 

Le professeur – Et parmi toutes les fonctions que nous venons de voir, y en a-t-il une qui soit plus importante qu'une autre ?

 

Elève – Moi, je sais ! Je sais, que pour moi, une œuvre est réussie si je ne peux pas m'en détacher. Si elle me fascine même si je ne sais pas pourquoi, surtout si je ne sais pas pourquoi. Je n'ai même pas envie qu'on l'interprète ! Elle me fascine, c'est tout, c'est magique !

 

Le professeur – C'est joliment dit ! Peut-être ne faut-il pas toujours intellectualiser l'art. C'est la sensibilité qui importe. D'autres seraient d'accord ?

 

Elèves – Oui !

 

Le professeur - Quelles œuvres procurent cette fascination ?

 

Elève – Chacun a son musée imaginaire !!

 

Le professeur – Voilà une très belle formule pour conclure ! Chacun a son musée imaginaire ! Merci les enfants ! La semaine prochaine, l'allégorie de la caverne !

 

Elèves – NON !!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lecture performance 2 : L'allégorie de la caverne.

20/06/15

Dialogue 2 : l'allégorie de la caverne

 

 

 

Personnages :

 

- Socrate et Glaucon

- Le chœur : trois élèves

- Un prisonnier qui sortira de la caverne + quelques figurants

- Deux libérateurs

- Deux ou trois marionnettistes

= 12 ou 13 élèves.

 

 

Lieu : l'intérieur d'une caverne.

 

 

 

I) L'illusion :

 

Socrate – Connais-tu cette histoire, celle de l'allégorie de la caverne ?

 

Glaucon – Non. De quoi parle-t-elle ?

 

Socrate – De nous-mêmes. Cela représente la condition humaine : nous sommes tous les prisonniers de la caverne. Mais écoutons plutôt cette fable qui nous conte ce qu'il en est de l'ignorance et de l'éducation…

 

Le chœur, psalmodiant – Figurez-vous des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, n'ayant qu'une seule ouverture permettant l'entrée de la lumière.

Les hommes que vous voyez là ont les jambes et le cou enchaînés de sorte qu'ils ne peuvent bouger la tête et ne regarder que droit devant eux.

Ils sont là depuis leur naissance et n'ont jamais rien vu d'autre que le mur qui est devant eux.

Au loin derrière, grâce à un feu qui projette sa lumière, des hommes montrent des marionnettes dont l'ombre se projette sur le mur que regardent les prisonniers.

Les prisonniers ne regardent rien d'autre que l'ombre des marionnettes et n'entendent rien d'autre que les sons de ces marionnettes.

Ce qu'ils prennent pour la réalité, ce sont ces ombres qui défilent devant eux depuis leur enfance. (bis)

 

 

Glaucon – Voilà un bien étrange tableau et d'étranges prisonniers.

 

Socrate – Ils nous ressemblent. Penses-tu, d'ailleurs, qu'ils connaissent autre chose que ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent ?

 

Glaucon – C'est impossible. Je ne vois pas comment ils le pourraient.

 

Socrate – Le chœur les a décrits comme des prisonniers. Penses-tu que de leur point de vue ils sont prisonniers ?

 

Glaucon – Tu me demandes bien de leur point de vue, Socrate ? Parce que du mien ils le sont.

 

Socrate – Oui, je dis bien de leur point de vue.

 

Glaucon – Alors, non, ils ne le sont pas. Puisqu'ils ne connaissent rien d'autre que cette condition qui est la leur.

 

Socrate – Et doit-on penser qu'ils sont heureux ou malheureux ?

 

Glaucon – Et bien j'imagine qu'ils sont heureux bien sûr. Mais je n'aimerais pas être à leur place ! Ils ne connaissent rien du monde.

 

Socrate – Ils ne connaissent rien du monde. Ils sont dans l'ignorance mais ils ne le savent pas. C'est peut-être là la pire des conditions : ne rien savoir et croire que l'on sait quelque chose. Pourquoi voudraient-ils en sortir si l'ignorance est un confort ?

 

Glaucon – C'est terrible ce que tu dis là, Socrate, mais j'ai bien peur que cela ne soit vrai.

 

Socrate – Mais écoute, cette histoire a une suite…

 

 

 

II) La «libération » :

 

Le chœur, toujours psalmodiant – Imaginez maintenant ce qui arrivera si on délivre un des prisonniers de ses chaînes.

Imaginez maintenant ce qui arrivera si on guérit un des prisonniers de son ignorance.

On le détache, on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière.

Alors il souffre, il ne voit plus rien parce qu'il est ébloui par le feu des montreurs de marionnettes.

Il ne voit ni les marionnettes, ni leur ombre. Il est perdu. Il ne sait plus où il en est.

Tout ce qu'il a appris depuis son enfance devient douteux mais rien de stable ne le remplace encore.

Ses yeux sont blessés. Son bon sens est mis à l'épreuve.

 

Glaucon – J'ai peur d'interpréter cette nouvelle étape de l'allégorie.

 

Socrate – De quoi as-tu peur, Glaucon ?

 

Glaucon – Présenté ainsi, le prisonnier semble ne pas vouloir être guéri de son ignorance.

 

Socrate – C'est conforme à ce que nous avions dit : l'ignorance est un confort.

 

Glaucon – Mais alors, l'éducation est une violence !

 

Socrate – Je le crains. Pourquoi voudrait-on être éduqué si c'est douloureux ?

 

Glaucon – Mais cela ne dure qu'un temps. J'imagine que le prisonnier va s'habituer à ce monde qu'il découvre et qu'après avoir été désorienté, il va retrouver ses repères.

 

Socrate – Et probablement, il sera satisfait d'être avec les montreurs de marionnettes.

 

Glaucon – Et pourquoi cela, Socrate ?

 

Socrate – Parce qu'il peut s'amuser à berner ses anciens compagnons. Il peut se jouer de leur ignorance.

 

Glaucon – Ce n'est pas très moral tout cela.

 

Socrate – C'est vrai, c'est pourquoi l'histoire n'est pas finie.

 

 

 

III) La sortie hors de la caverne :

 

Le choeur, psalmodiant – Imaginez maintenant si on arrache par force le prisonnier à la caverne, si on lui fait gravir la montée rude et escarpée qui mène hors de la caverne, si on ne le lâche pas, si on le traîne jusqu'à la lumière du soleil,

alors il souffrira, alors il se plaindra, alors il se révoltera contre cette violence.

Puis parvenu à la lumière, ses yeux habitués à l'obscurité de la caverne seront éblouis et il ne distinguera plus rien.

Mais, petit à petit, il verra les ombres des hommes, puis les images reflétées par les eaux et ensuite seulement les êtres en eux-mêmes.

Puis, il distinguera la nuit, la lune et les étoiles.

Puis, il verra enfin, quand le jour se lèvera, l'astre solaire et sa lumière.

 

Glaucon – Que c'est beau !

 

Socrate – N'oublie pas que c'est une allégorie. Tu comprends ce qu'elle signifie ?

 

Glaucon – Euh, pas vraiment, tu peux m'expliquer ?

 

Socrate – Dans la caverne règnent les opinions, les clichés, les stéréotypes. On tient pour vrai ce que tout le monde répète. On est dans l'illusion. Quelque chose répétée depuis l'enfance ne pourrait être faux. On confond vérité et habitude. On croit d'autant plus à ce que l'on nous dit que tout le monde y croit. Mais, hors de la caverne, il ne s'agit plus d'opinions mais de vérités démontrées. Ces vérités ne relèvent plus de l'illusion des sens mais de la saisie par l'intelligence.

 

Glaucon – C'est très beau, Socrate. Mais moi, je ne suis pas un élève brillant, j'ai besoin d'exemple pour mieux comprendre.

 

Socrate – J'ai un exemple qu'un physicien surdoué démontrera dans bien des siècles à venir. Il montrera que, contrairement, à ce que la vue nous montre, c'est la terre qui tourne et non pas le soleil.

 

Glaucon – C'est en effet troublant, Socrate. Je ne peux donc pas me fier à mes sens.

 

Socrate – C'est ton intellect qui, seul, peut interpréter ce que tu vois et ce que tu entends. Ne te fie pas à tes sens mais à ton intelligence !

 

Glaucon – Il doit être bien heureux, notre ancien prisonnier ? Il ne doit pas regretter les violences qu'on lui a faites pour l'arracher à son ignorance.

 

Socrate – Il doit en effet bénir ses éducateurs ! Mais penses-tu qu'il restera là égoïstement à profiter de sa connaissance ?

 

Glaucon – Je ne sais pas, Socrate.

 

Socrate – La vérité rend meilleure. Il faut donc la partager !

 

Glaucon – Notre nouveau philosophe a donc une mission.

 

Socrate – Je le crois. Il lui faut retourner dans la caverne et délivrer ses anciens compagnons de leur ignorance. Ecoute la fin de l'histoire…

 

 

 

4) Le retour dans la caverne :

 

Le choeur, psalmodiant - Notre homme retourne dans la caverne.

Il replonge dans l'obscurité, il ne voit plus rien, il ne voit plus les ombres qui défilent sur la paroi alors que tous les voient.

Il ne peut rivaliser avec les pseudo-savants qui devinent l'ordre des ombres, la fréquence de leur passage, la durée de leur présence.

Il ressemble au plus ignorant des ignorants même si ce savoir n'a pas de sens : il ne le possède plus.

Alors on se moque de lui, on se moque de ses prétentions.

On lui dit qu'il a la vue ruinée, qu'il ne sert à rien de monter vers la lumière et que cette lumière n'existe pas.

Mais notre philosophe s'obstine : il veut les délivrer, il les détache, il leur fait mal.

Tous se révoltent alors contre lui.

Alors ils le tuent.

 

 

Glaucon – Quelle horreur ! Je tremble pour toi, Socrate !

 

Socrate – Le philosophe n'est pas très malin. Mais passons…

 

Glaucon – Que nous révèle cette histoire ?

 

Socrate – Elle pose un vrai problème. Et pas seulement un problème d'éducation.

 

Glaucon – Quel type de problème ?

 

Socrate – Un problème politique, mon cher Glaucon.

 

Glaucon – Je ne vois pas du tout lequel.

 

Socrate – Mais si voyons : penses-tu qu'il soit légitime de forcer les gens à être heureux contre leur gré.

 

Glaucon - Je ne comprends pas.

 

Socrate – Je te le dis plus simplement : est-ce qu'il vaut mieux être un imbécile heureux ou un philosophe insatisfait ?

 

Glaucon – Tu me troubles, Socrate. Spontanément, je dirais un imbécile heureux, mais comme je te connais et que je t'envie, je deviens un imbécile malheureux. C'est encore pire !

 

Socrate – Peut-être y a-t-il dans le public des gens qui peuvent nous éclairer sur la question ?

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Lecture performance 1 : Qui-suis je ?

20/06/15

Dialogue 1 : qui suis-je ?

 

 

Personnages :

 

- Socrate

- Calliclès

- Hypatie d'Alexandrie

- Diotime

 

Lieu : sur l'Agora.

 

 

 

 

Situation initiale :

 

Calliclès – Socrate, toi qui es un grand philosophe, dis-moi quelle est la meilleure question philosophique, selon toi.

 

Socrate – Je ne sais pas. Mais tu dois bien avoir une idée, si tu me poses la question…

 

Calliclès – Je ne suis pas un grand philosophe comme toi.

 

Socrate – Tu as bien de la chance si tu sais qui tu es. C'est d'ailleurs une bonne question.

 

Calliclès – Que veux-tu dire ? Je n'ai pas posé de question.

 

Socrate – Mais si, voyons, tu sais qui je suis, tu viens de dire que je suis un grand philosophe, et tu sais qui tu es puisque tu as ajouté que toi, tu ne l'es pas. Pour moi, c'est une question difficile de dire qui on est. Examinons la question : comment savoir qui on est ?

 

Calliclès – Je ne me sens pas de taille à répondre tout seul.

 

Socrate – Justement, voilà Diotime et Hypatie. Demandons-leur de l'aide...

 

 

1) [Le bateau de Thésée]

 

Socrate – C'est peut-être un petit peu compliqué de trouver tout de suite qui on est. Je propose de partir de quelque chose de plus simple.

 

Diotime – A quoi penses-tu, Socrate ?

 

Socrate – On peut d'abord partir de ce qu'est une chose. Qu'est-ce qui fait l'identité d'une chose ?

 

Calliclès – Tu peux préciser ta question ?

 

Socrate – On sait qui est un homme quand on connaît son caractère, c'est-à-dire ce qui ne change pas malgré les années. Je me demande si on ne peut pas chercher de la même façon ce qui ne change pas dans une chose et voir ensuite si c'est pareil pour un homme.

 

Diotime – Je me souviens d'une énigme que l'on m'a posée.

 

Calliclès – Quelle énigme ?

 

Diotime – C'est l'histoire du bateau de Thésée…

 

Hypatie – Je crois que je connais aussi l'histoire.

 

Calliclès – Que l'une de vous deux raconte !

 

Hypatie – Un jour, Thésée a acheté un bateau. Il l'a conservé pendant plus de vingt ans mais évidemment, durant ces vingt ans, le bateau s'est abîmé et il a fallu progressivement le réparer. Si bien qu'au bout de vingt ans, chaque pièce du bateau a été changée. On peut alors se poser la question si aucune des pièces d'origine ne demeure, est-ce bien le même bateau ?

 

Socrate – Excellente question ! J'aime beaucoup votre énigme ! Est-ce le même bateau ?

 

Calliclès – C'est un peu facile comme énigme. Je peux répondre tout de suite : ce n'est pas le même bateau puisque tout a changé.

 

Diotime – Pas si vite, Calliclès ! Le changement a été progressif et on reconnaît toujours le bateau dans le port. Les gens continuent à dire : c'est le bateau de Thésée.

 

Calliclès – Les gens disent n'importe quoi. Est-ce qu'il faut s'y fier ?

 

Socrate – Procédons par ordre. Il faudrait utiliser une méthode pour résoudre l'énigme.

 

Calliclès – Laquelle ?

 

Hypatie – Je propose que l'on commence par distinguer les points de vue.

 

Diotime – Les points de vue ?

 

Hypatie – Oui : le point de vue de la matière, le point de vue de la forme, le point de vue de la relation et le point de vue de la finalité.

 

Socrate – Ouh ! Je reconnais la méthode d'Aristote, un petit jeune qui vient de percer. C'est le disciple de mon disciple, Platon.

 

Diotime – Le point de vue de la matière a déjà été donné par Calliclès. Le bateau a changé entièrement. Il n'existe pas une seule planche d'origine.

 

Hypatie – Selon vous, qu'en est-il de la forme ?

 

Calliclès – C'est toujours le même puisque tout le monde le reconnaît au Pirée.

 

Socrate – Et du point de vue de la relation ?

 

Calliclès – C'est quoi le point de vue de la relation ?

 

Socrate - Cela veut tout simplement dire à qui il appartient.

 

Calliclès – Ah, mais c'est alors très simple ! Ce bateau a toujous appartenu à Thésée. La relation n'a pas changé.

 

Hypatie – Il commence enfin à comprendre !

 

Diotime – Il ne reste plus qu'à examiner sa finalité.

 

Hypatie – Ceci est moins évident. La fonction peut être modifiée. Thésée a pu acheter ce bateau pour pêcher. Puis rien ne l'a empêché de l'utiliser comme bateau de plaisance.

 

Diotime – Je suis tout à fait d'accord avec Diotime ! La fonction de ce bateau a pu évoluer.

 

Socrate – Revenons à nos moutons.

 

Calliclès – Oui. Je vous rappelle, les filles, que la question à laquelle nous sommes censés répondre est : « qui suis-je ? ».

 

Diotime – Mais tout ce que nous venons de dire est très pertinent. Appliquons ces quatre points de vue à l'homme, maintenant.

 

Hypatie – Oui, reprenons et appliquons le point de vue de la matière à nous-mêmes.

 

Diotime – Nos cellules se renouvellent en permanence. Toutes ont changé depuis notre naissance. Mais nous conservons toujours le même ADN.

 

Socrate – Et pour la forme ?

 

Calliclès – Rien de plus simple ! Notre forme change au fil du temps. Il n'y a pas photo ! Entre le bébé que j'ai été et l'homme fort et musclé que je suis devenu. Nous pouvons dire que la forme change énormément !

 

Socrate – Oui, mais il y a quand même des éléments qui restent les mêmes comme le regard ou le sourire.

 

Hypatie – Nous pouvons donc dire à ce stade de notre réflexion que du point de vue de la forme et de la matière, notre identité est évolutive.

 

Calliclès – Et pour la relation, alors ? Je sais ! C'est comme pour le bateau de Thésée : l'enfant appartient à ses parents.

 

Socrate, Hypatie et Diotime – Appartient ???

 

Diotime – On ne parle pas ici de propriété mais de filiation. Nous sommes toujours les enfants de nos parents.

 

Calliclès – Bon, d'accord, mais c'est beaucoup plus difficile pour la finalité. Un bateau est fabriqué pour naviguer, que ce soit pour le plaisir ou pour son métier. Mais un homme : on peut pas dire qu'il est fait pour quelque chose.

 

Socrate – Pour une fois, il n'a pas tort ! Il n'y a pas de rôle déterminé par la nature, ni par les autres hommes. L'homme n'est pas un objet fabriqué.

 

Hypatie – Je suis bien d'accord ! L'homme n'est pas un objet !

 

Diotime – Donc il n'a pas de fonction ?

 

Hypatie – Il a la fonction qu'il veut. Il est libre de s'en donner une.

 

Socrate – Mais dites-moi : qu'est-ce qui le distigue de toutes les autres créatures ?

 

Diotime, Hypatie – Et bien, c'est évident, l'homme a une conscience que les autres créatures n'ont pas.

 

Calliclès – La conscience ? Mais c'est quoi, ça ? J'en ai jamais entendu parlé.

 

Hypatie – Mais si, tu te sens exister, tu sais ce que tu penses, ce que tu veux être ou ne pas être.

 

Diotime – Cogito ergo sum !

 

Calliclès – Tu parles quelle langue ?

 

Diotimeironique – Une langue barbare ! C'est une langue parlée par des gens qui ne parlent pas grec. Mais bon, passons…

 

 

2) [Ce que je suis de l'intérieur]

 

Socrate – Je crois que maintenant on peut vraiment répondre à la question du départ.

 

Calliclès – J'ai fini par l'oublier. C'était quoi ?

 

Diotime – Qui suis-je, bien sûr !

 

Hypatie – Ce que je suis, ce sont mes idées, mes sentiments, mes plaisirs, mes peines, ma vision du monde. Ce sont des choses que je ressens et que personne ne sait parce que je ne veux pas les dire ou ne peux pas les dire.

 

Diotime – C'est juste. Mais ce n'est pas uniquement ce que je ressens au présent, c'est aussi ce que j'ai pu ressentir dans le passé.

 

Calliclès – Même si je ne m'en souviens plus ?

 

Socrate – En un sens, oui. Tu ne t'en souviens plus, mais c'est encore là en toi. C'est ton identité.

 

Diotime – D'accord, mais il manque encore quelque chose. Que faites-vous des projets que l'on a envie de réaliser ?

 

Calliclès – Ils n'existent pas, car ce sont des projets.

 

Socrate – Il faut vraiment tout lui expliquer. Bien sûr qu'ils existent, en tant que souhaits, désirs, rêves… C'est exactement cela ce que je suis.

 

Calliclès – Mais c'est de la fiction !

 

Hypatie – Oui, précisément. Chacun de nous aime se raconter. On raconte son enfance à ses amis, ses souvenirs de vacances, ce que l'on a fait la veille, et ce qu'on voudrait faire. Notre vie est faite de ces histoires que l'on se raconte, sinon Facebook n'existerait pas. Nous sommes les héros de nos propres histoires.

 

Calliclès - Elle en sait des choses, elle !

 

 

3) [Ce que les autres voient de moi]

 

Socrate – Je résume. Ce que je suis de l'intérieur, c'est ce que j'éprouve au présent, les souvenirs que j'ai de mon passé, et l'ensemble de mes projets pour l'avenir. Mais cela, c'est ce que je sais de moi. Est-ce que c'est exactement ce que je suis ?

 

Calliclès – Que veux-tu dire, Socrate ?

 

Socrate – On a fait que la moitié du chemin !

 

Calliclès, Diotime, Calliclès – Que la moitié du chemin ?

 

Socrate – Bien sûr ! Je suis aussi ce que les autres voient de moi.

 

Diotime – Mais ce qu'ils voient de moi, ce n'est que mon apparence.

 

Socrate – Précisément. Parlons-en…

 

Hypatie – Mon apparence, ce n'est pas vraiment moi. Il faut bien distinguer ce que je parais aux yeux des autres et ce que je suis vraiment. L'habit ne fait pas le moine !

 

Diotime - Mais peut-être que l'habit fait le moine.

 

Socrate – Il faudrait peut-être vous entendre.

 

Hypatie – Que veux-tu dire : l'habit fait le moine ?

 

Diotime – Et bien, les apparences ne sont jamais là par hasard. Et puis, nous devons faire avec. Il y a une réalité des apparences.

 

Socrate – Ce ne sont pas les autres qui font que je suis philosophe.

 

Diotime – Mais ce sont les autres qui confirment que tu l'es.

 

Calliclès – Imagine que tout le monde toujours ait pensé que tu étais un sophiste. Penses-tu que, dans 2000 ans, on pourrait parler de toi comme un philosophe ?

 

Socrate – Mais ce n'est pas une simple apparence. C'est parce que j'ai agi comme philosophe. Ce que je suis, ce n'est pas seulement ce que je parais, c'est surtout ce que je fais.

 

Hypatie - Ce que je suis, c'est un va-et-vient entre ce que je fais et la façon dont les autres le voient.

 

Diotime – Et si, au fond de moi-même, je me sens différente de la façon dont les autres me perçoivent ?

 

Calliclès – Si je reformule tes propos, cela pourrait donner : est-ce que ce que je suis pourrait ne pas être lié à ce que les autres voient ou pensent de moi ?

 

Socrate – C'est une très bonne remarque qui pourrait être l'occasion d'un débat avec notre public !

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Qu'est-ce qu'une question philosophique ?

24/10/14

 

- La philosophie, normalement, c'est pour les grands. On l'enseigne au lycée, en classe de terminale. Mais ce n'est pas juste que ce ne soit que pour les grands. On peut en faire en sixième puisque philosopher, c'est se poser des questions, certaines questions, et essayer d'y répondre. Mais évidemment, ce n'est pas n'importe quelle question. Aujourd'hui, on va voir quelles questions sont philosophiques.

 

- Moi, je me pose la même question tous les matins. Chaque matin, je trempe ma cuillère dans le pot de confiture pour tartiner ma tranche de pain, mais quand je veux replonger la cuillère dans le pot de confiture, elle est pleine de miettes. Alors je me demande comment tartiner mes deux tranches de pain sans mettre de miettes dans le pot de confiture.

Est-ce que vous trouvez cela intéressant ? NON !

 

- Première caractéristique de la question philosophique : une question philosophique est une question qui intéresse tout le monde, à toutes les époques et dans tous les pays : c'est une question universelle. C'est un bon critère, mais est-ce le seul ?

 

 

- Je vais vous poser des questions et on va voir ensemble si ce sont ou non des questions philosophiques :

 

  • Commençons par une question simple. Quelle est la capitale de l'Italie ? Est-ce une question philosophique ? Non, la réponse ne demande pas de réflexion. C'est une question de connaissance.

     

  • Passons alors à un petit problème de réflexion. La distance entre Paris et Lyon est de 512 km. Un train quitte Paris à 6 h. Il roule à 56 km/h. Un autre train quitte Lyon à 8 h. Il roule à 69 km/h. A quelle heure et à quelle distance de Paris vont-ils se rencontrer ?

Cette question demande un peu de réflexion. La réponse est obtenue par calcul. Il suffit de s uivre une méthode pour obtenir le résultat. C'est une question de raisonnement. Cette question admet une réponse unique et certaine. Ce n'est pas une question philosophique. La question philosophique a la particularité de ne pas avoir de réponse certaine et même d'admettre plusieurs réponses possibles.


 

  • Voyons une autre sorte de question : est-ce que vous aimez le poisson pané ? Oui / Non. Pourquoi vous n'aimez pas ? Ce n'est pas bon ! Mais si c'est bon puisque certains aiment. C'est donc bon et pas bon ! C'est contradictoire : une chose ne peut pas être bonne et pas bonne en même temps ! Il ne faut pas dire « ce n'est pas bon » mais « je n'aime pas ». On ne peut donc pas discuter. On ne peut pas convaincre quelqu'un d'aimer ce qu'il n'aime pas par un raisonnement. C'est une question de préférence, de goût : ce n'est donc pas une question philosophique ! Une question philosophique doit pouvoir se discuter. On doit pouvoir essayer de convaincre les autres, même s'il n'y a pas de réponse certaine.

     

  • Une question plus sérieuse : tout le monde a entendu parler de l'épidémie en Afrique, du virus Ebola. La question se pose de trouver le vaccin qui permettra de protéger les populations. Est-ce que la question de trouver un vaccin est une question philosophique ? Non, ce n'est pas une question philosophique, mais scientifique. A votre avis, quelle est la différence ? Cela ressemble à une question philosophique : la réponse intéresse beaucoup de gens et tout le monde, si le virus s'étend ; la réponse demande de la réflexion, des expériences, de la recherche et la réponse n'est pas encore sûre.

    Et pourtant, ce n'est pas une question philosophique mais scientifique : le problème n'admet qu'une solution qui, quand elle sera trouvée, ne pourra plus être discutée... Les problèmes philosophiques sont toujours discutés. Socrate est l'inventeur de la philosophie et les problèmes qu'il a posés, on peut toujours en discuter.

     

  • Je vous propose maintenant un sujet plus proche de vous : la punition collective. Il arrive que, quand un incident grave se produit dans une classe et que le professeur n'a pas identifié le coupable, il décide de punir toute une classe (sauf si les responsables se dénoncent ou sont dénoncés). Est-ce que c'est juste ? C'est presque une question philosophique mais pas tout à fait encore. Cela dépend encore trop de l'avis de chacun, mais on peut arriver à une question philosophique à partir de cet exemple en généralisant : y a-t-il des punitions justes ?

    C'est une question qui intéresse tout le monde.

    Pour trouver des réponses, il faut raisonner.

    Il y a sûrement plusieurs réponses possibles mais ce n'est pas une question de préférence : chacune doit être argumentée et dépend de la conception d'une école idéale.

    On peut envisager l'avis de l'autre, on peut même suivre son raisonnement et si on n'est pas d'accord, il faut des arguments. Chacun a, en effet, la capacité de se mettre à la place de l'autre.

     

  • On va essayer de trouver une autre question philosophique : pourquoi aller à l'école ? Vous avez tous posé cette question à vos parents, le matin, quand le réveil sonne à 6.45. Pourtant, posée ainsi, ce n'est pas une question philosophique. Pourquoi ?

    Aller à l'école est obligatoire : c'est la loi, on ne discute pas. (On pourrait déjà ici trouver une question philosophique sous-jacente : pourquoi obéir aux lois ? Peut-on désobéir aux lois ?)

    Mais la loi pourrait être différente : au 18ème siècle, les précepteurs venaient à la maison, dans les familles riches. Les lois peuvent changer. Elles dépendent des époques et des pays. Aux États-Unis, la loi autorise les enfants à ne pas aller à l'école si les parents certifient qu'ils assurent par eux-mêmes à la maison l'apprentissage scolaire (Home school). Des aménagements exceptionnels existent en France grâce à l'enseignement à distance.

    Quelle est la question philosophique qui se cache derrière ? Ce n'est pas « pourquoi aller à l'école ? » puisque c'est une obligation légale. Mais plutôt : pourquoi faut-il qu'un enfant apprenne ? Est-ce qu'il le faut vraiment ? C'est pourtant une absence de liberté ! Et pourtant, on dit qu'on est libre dans un pays démocratique.

    Pourquoi alors forcer un enfant à apprendre quand il n'en a pas envie ?

    Voyez le paradoxe : on contraint l'enfant maintenant pour qu'il soit libre plus tard. La contrainte serait la condition de la liberté ? On vous apprend à lire pour que vous soyez libres d'évoluer dans votre monde. Quelqu'un qui ne sait pas lire est complètement bridé.

    En quoi consiste l'éducation ? Mieux on est éduqué, plus on libre et sûr de soi quand on est adulte.

 

Nous sommes parvenus à trouver des questions philosophiques : « qu'est-ce que l'éducation ? » ou « Pourquoi éduquer ? », « Y a-t-il des punitions justes ? », « « Pourquoi obéir aux lois ? »

Une question philosophique est :

- une question qui intéresse tout le monde.

- une question qui demande de la réflexion.

- il n'y a pas une seule réponse possible et plusieurs réponses peuvent être bonnes.

- on peut écouter son voisin donner son avis, le comprendre et être d'un avis différent.

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