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Mythes et philosophie : Troisième tableau :

Notre réflexion

Troisième tableau : l'anneau de Gygès

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Le narrateur 4

Nous savons à présent quelle est la nature de l'homme. Nous savons également quel est le désir qui l'anime. Mais je vous connais. Vous avez repéré cette tension entre la force impétueuse de ce désir et la volonté raisonnable de la tempérer grâce à la pudeur et à la justice. Cette tension se traduit par ce que les philosophes appellent « la conscience morale ». Mais, au fait, est-ce que ça existe vraiment, la conscience morale ? Après tout, la pudeur n'apparaît que lorsque l'on sent le regard d'autrui.

Platon a eu une bonne idée pour mettre à l'épreuve cette pudeur. C'est ainsi qu'il nous raconte l'histoire de l'anneau de Gygès. Écoutons maintenant cette conversation entre Glaucon et Socrate.

Glaucon

Penses-tu vraiment, Socrate, que les hommes se dirigent toujours vers le bien ?

 

 

Socrate

Bien entendu, mon cher Glaucon. Tu connais ma formule : « nul n'est méchant volontairement ».

Glaucon

Mais, c'est d'une grande naïveté. Il existe, et tu le sais bien, des gens qui cherchent à faire le mal et ils savent que ce qu'ils font est mal.

Socrate

Pas si sûr, mon cher Glaucon. Un voleur se trouvera toujours une raison pour voler soit parce qu'il est trop pauvre, soit parce que sa victime est trop riche ou bien les deux mais peu importe. Personne ne peut assumer de faire le mal. Chacun se persuade qu'il n'est pas si mauvais que ça et qu'il a de bonnes raisons de transgresser la loi.

Glaucon

Connais-tu la fable de l'anneau de Gygès ?

Socrate

Non.

Glaucon

C'est une charmante histoire qui peut servir d'objection à ta thèse.

Socrate

Je suis impatient d'entendre ton histoire.

Glaucon

Gygès était un berger au service du roi qui régnait alors en Lydie. A la suite d'un orage violent suivi d'un tremblement de terre, le sol s'est ouvert et une faille béante est apparue là où il faisait paître son troupeau. Étonné et un peu effrayé, Gygès a quand même décidé de pénétrer dans ce trou. Quelle ne fut pas alors sa surprise de découvrir au fond un cheval d'airain creux, percé de petites portes et à l'intérieur de ce cheval, un cadavre embaumé dont c'était probablement le tombeau. La taille de ce mort était supérieure aux hommes que nous côtoyons. Il était nu et portait au doigt de sa main droite un anneau d'or. Après avoir vérifié que personne ne le surveillait, Gygès s'empara de l'anneau.

Socrate

Voilà un conte bien merveilleux que les enfants doivent adorer. Mais quel rapport avec ma thèse ?

Glaucon

Ne m'interromps pas, Socrate.

Gygès s'en est retourné auprès de son troupeau. Le soir-même, une grande réunion a eu lieu. L'assemblée des bergers était réunie comme chaque mois pour faire son rapport au roi sur l'état des troupeaux. Gygès prit place au sein de cette assemblée. C'est alors que par le plus grand des hasards, alors qu'il portait au doigt l'anneau qu'il avait dérobé et qu'il jouait avec le chaton de la bague, il devint invisible à ses voisins.

Socrate

Quel prodige ! Et tu oserais prétendre que ce n'est pas un conte pour enfants ? Comment ton Gygès s'est-il aperçu de son invisibilité ?

Glaucon

Très simplement : les autres bergers parlaient de lui comme s'il n'était pas là en se demandant où il pouvait bien être. En tournant alors de nouveau le chaton, Gygès réapparut. C'est alors qu'il réalisa le pouvoir de cette bague. Et c'est maintenant, Socrate, que j'en viens à questionner ta grande thèse sur la conscience morale.

Socrate

Je te vois venir, Glaucon. Que se passerait-il si chacun d'entre nous possédait le pouvoir d'apparaître et de disparaître à loisir ? N'en profiterait-il pas pour transgresser toutes les lois de la cité voire de l'humanité ?

Glaucon

Exactement, Socrate. Tu comprends le sens de ma fable.

Socrate

Mais dis-moi d'abord ce qu'il advint de ton Gygès.

Glaucon

Le mythe raconte – car comme tu l'imagines, Socrate, ce n'est pas une fable de mon invention – le mythe raconte que Gygès se rendit au palais, séduisit la reine et, avec son aide, attaqua et tua le roi puis s'empara du trône.

Socrate

C'est un peu abrupte comme histoire. Je ne comprends même pas comment l'invisibilité est un atout pour séduire la reine. Mais passons sur la vraisemblance de ce petit mythe.

Glaucon

Tu es cruel, Socrate. Et je te reconnais bien à ton ironie mordante. Mais tu comprends bien le sens du mythe. Allons plus loin. Imaginons non pas un mais deux anneaux. L'un au doigt d'un homme juste et l'autre au doigt d'un homme injuste. Crois-tu vraiment que le comportement de l'un sera différent du comportement de l'autre ?

 

 

Socrate

Évidemment. Pourquoi sinon prétendre que l'un est juste et l'autre injuste ?

Glaucon

Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Ce que dit le mythe, c'est qu' un homme n'est juste que parce qu'il se sent sous la surveillance d'autrui. Mais qui aurait la force de résister à la tentation de s'emparer du bien d'autrui si personne n'était susceptible de le démasquer ? C'est cela que dit ma fable. Rien ne distingue le juste de l'injuste si on possède le pouvoir de se soustraire aux lois sans être vu. Imagine que l'on puisse prendre impunément sur le marché ce que l'on veut, entrer dans les maisons pour voler le bien d'autrui, tuer les uns, délivrer les autres. En un mot, être maître de tout et agir comme un dieu parmi les hommes.

Socrate

J'ai bien compris le sens de ta fable, Glaucon. Et pourtant, je ne vois pas vraiment quelle est sa pertinence. Il existe déjà des voleurs et des assassins. L'invisibilité leur faciliterait la tâche mais c'est tout.

Glaucon

Pas du tout. La thèse défendue par cette histoire est beaucoup plus radicale. Toute personne qui posséderait cet anneau deviendrait injuste. C'est là l'idée. Une personne juste est simplement une personne lâche. Sa prétendue justice n'est qu'une incapacité à transgresser les lois. Que la possibilité lui soit offerte sans risque, sans que personne ne le sache, que crois-tu qu'il adviendrait ?

Socrate

Voilà donc ta thèse, Glaucon. Le bien n'existe que par incapacité de faire le mal. Pourquoi pas ? Cela ne contredit pas ma thèse.

Glaucon

Alors là, tu exagères ! C'est exactement la thèse contraire à la tienne.

Socrate

Pas du tout. Je défends l'idée que l'on fait le mal par ignorance de ce qu'est le bien. Et toi, tu me racontes une histoire qui se préoccupe seulement de donner des moyens plus simples pour faire le mal. Mais notre ami Gygès sait-il vraiment ce qu'il fait quand il séduit la reine et tue le roi ? Tu te poses seulement la question des moyens mais là n'est pas le problème.

Glaucon

Je ne comprends pas, Socrate. Gygès sait très bien que c'est mal de tuer le roi.

 

Socrate

Ton histoire n'est pas très précise. Le roi était peut-être un tyran et Gygès pensait délivrer le peuple en le tuant. Et en ce sens, son invisibilité à ses yeux ne le rendait pas injuste mais lui permettait au contraire de rétablir la justice.

Glaucon

Tu es un malin, Socrate. Tu refuses vraiment de te rendre à l'évidence : ce qui fait que les gens respectent les lois, c'est la crainte du jugement d'autrui.

Socrate

Il me semble que c'est précisément là que tu te trompes, Glaucon. Crois-tu vraiment que le jugement d'autrui soit le seul qui vaille ? Pourrais-tu retourner tranquillement chez toi si tu devais passer la nuit avec un bandit ?

Glaucon

Quel bandit, Socrate ?

Socrate

Toi-même, Glaucon ! Chacun a besoin de s'estimer lui-même. Le premier juge n'est pas autrui mais soi-même. Le méchant se trouve toujours des justifications. Pour être juste à ses propres yeux, il se persuade volontiers qu'il est juste mais que les lois sont injustes. Et si nous le déclarons injuste, c'est contre son jugement. C'est pourquoi je soutiens toujours ma thèse, Glaucon, que nul n'est méchant volontairement. Et cela vaut pour Gygès comme pour tous.

***

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Le narrateur 4

Voilà encore un bel exemple de jeu entre mythes et philosophie. Socrate défend une thèse philosophique et Glaucon lui oppose un mythe. Et Socrate est prêt à discuter de la valeur de ce mythe. Reprenons les deux thèses.

D'un côté, Socrate soutient la thèse très paradoxale que personne n'est méchant volontairement et, d'un autre côté, Glaucon prétend qu'il n'existe aucun véritable juste car si le pouvoir d'invisibilité était donné au plus juste d'entre nous, il ne résisterait pas à la tentation et deviendrait injuste. De ces deux thèses, chers enfants, laquelle vous paraît la plus convaincante ?

Élève 6

Moi, je trouve bizarre la thèse de Socrate. Comment est-ce qu'il dit : « nul n'est méchant volontairement » ? Tout le monde sait que ce n'est pas bien de tuer ou de voler. Je ne comprends pas comment on peut dire qu'un voleur ne savait pas qu'il n'était pas bien de voler et qu'un assassin ne savait pas qu'il n'était pas bien de tuer.

Élève 7

Tu dis ça parce que tu as tout ce que tu veux. Ça existe les gens qui volent pour nourrir leurs enfants. Ils savent que ce n'est pas bien de voler mais ils le font pas nécessité et ils ne pensent pas qu'ils sont méchants puisque c'est pour la survie de leurs enfants. Ils pensent plutôt que la société est mal faite et que l'injustice est de laisser mourir de faim des enfants.

Élève 6

Bon, dans cette situation, c'est vrai. Mais il y aussi des gens qui volent sans être dans le besoin. Juste par désir. Et comme on l'a vu, le désir est infini. Je ne vois pas ce que Socrate aurait à dire dans cette situation.

Élève 7

C'est pourtant simple. On se trouve devant un choix : faut-il privilégier son propre désir ou l'équilibre de la société ? Celui qui privilégie son propre désir ne voit pas que, si tout le monde faisait comme lui, la société s'effondrerait.

Élève 6

Bien sûr qu'il le voit et il s'en moque.

Le narrateur 4

C'est là qu'intervient la thèse de Glaucon. Est-ce que ceux qui refusent de satisfaire leur propre désir le font par raison, par sens moral ou par peur du regard d'autrui ? Que pensez-vous de l'attitude de Gygès ? Et que feriez-vous en possession de son anneau ?

Élève 7

Ben, j'en profiterais un maximum ! Ce serait super ! Tous les copains m'envieraient !

Élève 6

Et, ça te rendrait fier ? Et imagine que ce soit ton père qui le fasse et que tu le saches ? Tu en serais fier ?

Élève 7

Euh, pas vraiment…

Élève 6

Et pourquoi ?

Élève 7

Parce que je préfère que mon père soit fort mais dans les règles. Parce que ça, c'est plus classe !

 

Élève 6

Pourtant il a toujours existé des sociétés de voleurs où celui qui est admiré est celui qui vole le mieux.

Mais je me demande si ça ne revient pas alors à la thèse de Socrate. Imaginons un enfant dont les parents volent et qui essaient de faire aussi bien qu'eux parce qu'ils les admirent, est-il vraiment un méchant ? Certes, il est techniquement un voleur et il le sait, mais c'est pour lui une prouesse, une habileté, un défi. Ne peut-on pas dire avec Socrate : « nul n'est méchant volontairement » ?

 

***

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Le narrateur 1

Voilà. Nous vous avons raconté trois mythes et nous avons philosophé ensemble à partir de ces mythes. Mythes et philosophie. Apparemment, ils sont faits pour s'entendre. Pourtant à la réflexion, je n'en suis pas si sûr. Avant la philosophie, le mythe régnait en maître. Ce n'était pas que des histoires. C'était des croyances : les gens croyaient en leurs mythes. C'était de vraies réponses, des réponses solides, certaines, que personne n'osait mettre en doute. Et puis, la philosophie a introduit le doute. Les mythes sont devenus de simples histoires que l'on prend plaisir à entendre mais auxquelles on ne croit plus. La philosophie a transformé le mythe mais pouvait-il en être autrement ? Si la philosophie nous apprend à douter de tout, à tout remettre en question, le mythe devait y perdre des plumes. Alors, nous allons conclure en modifiant très légèrement le titre de cette soirée. Nous avions dit au début « mythes et philosophie » mais je crois qu'il est plus pertinent de dire « mythes ou philosophie ? ».

Pensées des élèves