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Mythes et philosophie : Deuxième tableau :

Notre réflexion

Deuxième tableau : le mythe de l'androgyne attribué à Aristophane

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Le narrateur 3

Passons au deuxième tableau. Nous savons grâce au premier mythe que l'homme est cet être prométhéen qui a su conquérir le feu et développer les techniques et nous savons aussi que, comme le dira plus tard ce disciple de Platon nommé Aristote, qu'il est un animal politique. Mais ce qu'il nous faut découvrir maintenant, c'est sa raison de vivre, sa quête, son idéal. Dans un très beau dialogue que je vous conseille de lire et qui s'appelle Le banquet, Platon nomme cette raison de vivre « éros ». Comment traduire ce mot grec ? Désir ? Amour ? Peu nous importe. Au cours de ce banquet, chaque convive est appelé à faire l'éloge du dieu Éros.

Nous allons nous intéresser au discours d'Aristophane. Aristophane est un auteur de comédies qui s'est souvent moqué de Socrate. Platon lui en veut un peu et, pourtant, il en fait le porte-parole d'un très joli mythe. Écoutons-le.

Socrate

Quelle soirée délicieuse et tout en ton honneur, Agathon ! Tu es vraiment le prince des poètes et ce premier prix au concours de tragédie est vraiment mérité. Et quelle bonne idée de placer ce banquet sous le signe d’Éros ! Ce dieu qui est notre raison de vivre. Et j'apprécie tellement cette tradition festive qui contraint chaque convive à faire un discours en l'honneur du dieu élu protecteur du banquet. Je crois que c'est au tour de notre ami Aristophane de faire l'éloge du dieu.

Agathon

En effet, je viens de vous dire ce que c'est que l'amour. Phèdre et Pausanias nous ont enchantés par la beauté de leur discours. C'est toi, Socrate, notre maître en philosophie qui clôturera cette soirée mais avant, écoutons l'illustre Aristophane, l'auteur de comédies que célèbrent tous les Athéniens.

Aristophane

Je ne vais pas faire l'éloge du dieu Éros comme vous tous l'avez fait. Je vais vous raconter une histoire. Pour comprendre ce qu'est l'amour pour l'homme, il faut savoir ce qu'était l'homme avant l'homme.

Agathon

Ne remonte pas trop loin, Aristophane, sinon la nuit n'y suffira pas.

Aristophane

Jadis, notre nature n'était pas ce qu'elle est à présent. Elle était bien différente. On l'appelait l'espèce androgyne parce qu'elle était à la fois mâle et femelle. Ces êtres étaient étranges et je vais vous les décrire. Chacun était de forme ronde avec un dos et des flancs arrondis, quatre mains, quatre jambes, deux visages tout à fait pareils sur un cou rond et sur ces deux visages opposés, quatre oreilles, deux bouches, deux nez et ainsi de suite.

Socrate

Tu as beaucoup d'imagination, Aristophane. Mais il est difficile de se représenter ce que tu inventes.

Agathon

C'est difficile mais possible ! Et comment se déplaçait-il ?

Aristophane

Chaque être marchait droit comme à présent. Mais dans le sens qu'il voulait. Et quand il se mettait à courir vite, il faisait comme les acrobates qui tournent en cercle en lançant leurs jambes en l'air.

Socrate

Et alors ?

Aristophane

Ces êtres étaient d'une force et d'une vigueur extraordinaires, et comme ils étaient très fiers d'eux-mêmes, ils se crurent l'égal des dieux et décidèrent de rivaliser avec eux. C'est pourquoi ils les provoquèrent.

Agathon

C'est un vrai mythe ! Ça me dit quelque chose.

Aristophane

Je n'invente jamais rien. Je ne fais que reprendre les paroles des anciens.

Socrate

Laissons Aristophane continuer. Qu'ont dit les dieux ?

Aristophane

Comme vous pouvez l'imaginer, ils n'ont pas trop apprécié ce défi. Ils auraient pu anéantir les hommes comme ils l'avaient fait pour les géants. Mais Zeus imagina une solution plus simple et plus radicale. Il prit la décision de couper ces êtres en deux.

Agathon

Je crois deviner la suite…

Aristophane

En effet, depuis lors, chacun d'entre nous est comme une tessère d'hospitalité, ce morceau d'argile que l'on rompt entre deux familles et que l'on reconstitue à chaque fois que l'on se retrouve. Car nous avons été coupés en deux comme des soles et depuis, nous cherchons à reconstituer le tout que nous étions. Aussi, chacun cherche sa moitié.

Socrate

Voilà donc l'origine de l'amour !

Aristophane

Oui, Socrate. Chacun d'entre nous essaie de reformer ce tout qu'il était à l'origine en trouvant cet autre qui est sa moitié. Et quand il y parvient, quel transport de joie et d'amour. C'est le bonheur enfin retrouvé ! Évidemment, on est souvent susceptible de se tromper et de prendre pour sa moitié ce qui ne l'est pas.

Agathon

C'est donc cela le désir ?

Aristophane

Exactement. Chacun est incomplet et cherche donc son équilibre dans cet autre qui est, aussi, lui-même. L'amour est dans cette fusion qui fait que, de deux, nous redevenons un.

 

 

Socrate

Je ne suis pas sûr d'apprécier ce mythe, Aristophane. L'amour doit-il être absolument fusionnel ?

Aristophane

Peu importe si c'est une illusion ou pas. C'est ce que chacun cherche qui compte, et c'est ce que dit le mythe.

 

***

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Le narrateur 3

Je suis sûr que tout le monde parmi vous connaît l'expression « chercher sa moitié ». J'en connais même qui désigne leur époux ou leur épouse comme étant leur moitié. Et je ne suis pas sûr que tout le monde savait que cette expression avait pour origine le mythe d'Aristophane. Mais interrogeons-nous sur ce mythe. Ce mythe dit ce qu'est le désir. Ainsi pour Aristophane, le désir a une finalité très claire : combler ce manque originel qui nous habite tous grâce à la rencontre d'un être idéal qui nous complétera. C'est très romantique. Mais est-ce là la vraie nature du désir ? Il arrive à Platon de se référer à une tout autre image : les tonneaux des Danaïdes. On désigne par là des tonneaux percés qui se vident au fur et à mesure que vous vous efforcez de les remplir. Tels sont les désirs : des tonneaux percés. Ah ! Voilà une image bien différente de celle d'Aristophane.

Alors, chers élèves, quelle est votre conception du désir ?

Élève 4

Je ne comprends pas l'image du tonneau des Danaïdes. C'est quoi au juste ?

Élève 5

Si, c'est clair. Imagine que tu désires quelque chose très fort, par exemple le dernier iphone. Tu embêtes tes parents pour l'avoir. Ils refusent de te l'offrir. Alors, ça t'obsède. Tu en rêves la nuit, tu leur fais la comédie. Et finalement – je raccourcis l'histoire – ils finissent par te l'offrir. Alors, tu es heureux. Tu avais d'ailleurs promis que si tu l'avais, tu ne leur réclamerais plus jamais rien. Tu tiens promesse. Un peu… Puis un ami à toi se moque de ton cadeau déjà dépassé parce qu'entre-temps Apple a sorti une nouvelle version. Alors secrètement, malgré toi, ton désir renaît et il renaîtra encore et il renaîtra toujours. C'est ça le tonneau des Danaïdes. Personne n'est jamais comblé et le désir renaît toujours.

Élève 4

Mais je croyais que l'on parlait du désir amoureux ?

 

Élève 5

C'est peut-être pareil. C'est exactement le mythe de Dom Juan. Il séduit une femme. Et il est sûrement sincère dans son amour. Mais quand sa proie tombe dans ses griffes, il remarque cette autre femme qui est encore plus séduisante.

Élève 4

Je trouve ça exagéré. Il y a des gens qui vivent ensemble toute leur vie et qui sont très heureux. Ça veut dire qu'ils ont trouvé leur moitié. Le désir peut très bien se stabiliser. Ça s'appelle le bonheur. En fait, ton Dom Juan est un grand frustré. Il n'est jamais heureux. La preuve, je crois que ça finit mal pour lui.

Le narrateur 3

Voilà deux conceptions du désir très classiques. Je ne crois pas que nous allions trancher ce soir. Je vous renvoie à vingt-cinq siècles de philosophie ! D'autant plus que Gygès nous attend…

Pensées des élèves