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Mythes et philosophie : Premier tableau :

Notre réflexion

Le narrateur 1

Nous savons tous que Socrate est l'inventeur de la philosophie. C'est donc avec lui que l'on commence à se poser des questions comme : Qu'est-ce que la Vérité ? Qu'est-ce que le Beau ? Qu'est-ce que la Justice ?

Mais vous allez me dire : avant Socrate, personne ne se posait de questions ? Cela paraît difficile à croire, sauf si les réponses précédaient les questions. Je veux dire, avant même que l'enfant ne s'interroge, les adultes lui racontent une histoire qui anticipe tout ce qu'il aurait pu demander. C'est là le rôle du mythe et c'est pourquoi longtemps le mythe a précédé la philosophie.

Mais Socrate ne s'est pas satisfait de ces histoires. Il lui faut aller plus loin car le mythe n'explique pas tout. Pourtant il ne les rejette pas. Il les prend même au sérieux. C'est un bon point de départ pour la réflexion.

Nous allons donc ensemble tisser ces fils qui s'entremêlent. Nous allons raconter des histoires et voir comment ces histoires suscitent des questions.

Mais pour cela, choisissons un fil conducteur. Pas n'importe lequel, bien sûr. Posons la question qui hante les tragédies, les mythes et la philosophie : qu'est-ce que l'homme ?

Platon rencontre cette question, comme avant lui son maître Socrate. Nous allons donc le suivre dans ses récits et dans son questionnement.

Vous assisterez à trois tableaux qui, chacun, tente à sa manière de répondre à la question.

Premier tableau : le mythe d’Épiméthée et de Prométhée ;

Deuxième tableau : le mythe de l'androgyne attribué à Aristophane ;

Enfin, troisième tableau : l'anneau de Gygès.

Mais n'anticipons pas : premier tableau ! Nous sommes à l'origine du monde. L'homme n'existe pas encore. J'en ai déjà trop dit. Je m'éclipse. Place au mythe !

 

***

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Premier tableau : le mythe d’Épiméthée et Prométhée

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Le narrateur 2

C'était le temps où les dieux existaient déjà mais où les races mortelles n'existaient pas encore. Les mortels furent créés par mélange de terre et de feu. Il restait à donner à chacune des espèces les qualités qui les distingueraient. Cette mission fut confiée aux deux frères Épiméthée et Prométhée. Épiméthée demanda à Prométhée le soin de faire lui-même la distribution.

Épiméthée

Laisse-moi faire ! J'ai un plan qui me semble excellent et qui permettra à toutes les espèces de vivre en harmonie. Quand j'aurai achevé le travail, tu viendras inspecter et tu me diras ce que tu en penses.

Prométhée

Dis-moi déjà comment tu comptes t'y prendre.

Épiméthée

C'est simple. Je donnerai aux uns la force mais pas la vitesse ; aux autres, les plus faibles, je leur attribuerai le privilège de la rapidité ; aux petits, je permettrai de se cacher ; aux démunis, je donnerai des ailes pour qu'ils s'envolent. En un mot, aucune espèce ne pourra se prévaloir de dominer les autres et l'équilibre sera assuré.

Prométhée

Bon plan ! Très bon même pour quelqu'un dont on dit qu'il agit avant de penser. Mais dis-moi, comment feras-tu pour les protéger des intempéries ?

Épiméthée

Ah, ah ! Ça aussi, j'y ai pensé ! A ceux qui doivent se protéger du froid, je donnerai une fourrure. A ceux qui vivent sous la chaleur, une toison légère. Tu vois ce que je veux dire.

Prométhée

Effectivement, tu penses à tout. Et pour la nourriture, je suppose qu'ils ne vivent pas de nectar et d'ambroisie, eux.

Épiméthée

Ceux qui vivront dans de grandes prairies pourront se contenter d'herbe. D'autres, moins pacifiques, devront chasser. Je sais, tu vas me dire, qu'en fait d'harmonie, c'est un peu douteux. Mais je pense qu'un bon équilibre sera maintenu.

 

Le narrateur 2

Ainsi fit Épiméthée. Son œuvre était magnifique et il était très fier de lui. Comme prévu, son frère vint donc inspecter. Tout était parfait à ceci près que…

Prométhée

Mais, Épiméthée…

Épiméthée

Tu es jaloux, n'est-ce pas ?

Prométhée

Il y a un petit problème. Tu as oublié l'homme ! Regarde, l'homme est nu. Comment pourra-t-il survivre ? Donne-lui vite les qualités qu'il te reste avant que les dieux de l'Olympe ne s'en mêlent.

Épiméthée

Mais c'est que…

Prométhée

C'est que, quoi ?

 

 

Épiméthée

J'ai déjà distribué toutes les qualités et il ne me reste plus rien.

Prométhée

J'ai compris. C'est comme d'habitude : il faut que je répare tes bêtises. Finalement, tu mérites bien ton nom : celui qui pense après.

Le narrateur 2

Prométhée dut agir par la ruse. Il partit secrètement dérober à Héphaïstos et Athéna la maîtrise des arts et des techniques ainsi que le feu car, sans le feu, la technique serait sans utilité. La bêtise d'Épiméthée avait donc été corrigée. Pourtant, Prométhée n'était pas satisfait.

Épiméthée

Je te remercie d'avoir réparé ma faute. A nous deux, on aura fait du bon travail.

Prométhée

Non, il y a encore quelque chose qui me tracasse. Je n'ai pas eu le temps d'achever ma mission et je sens que ça va mal tourner.

 

Épiméthée

Pourtant, avec la technique et le feu, les hommes ont de quoi survivre. Ils sont malins, à ce que je sache.

Prométhée

Trop, peut-être. Je devine déjà les rivalités naître, les conflits s'installer. Ce sera la guerre s'ils ne possèdent pas cet art que je n'ai pas eu le temps de dérober à Zeus.

Épiméthée

De quel art veux-tu parler ?

Prométhée

De l'art politique, bien sûr.

Le narrateur 2

Prométhée avait raison. Dans un premier temps, tout alla bien. L'homme créa les habitations, les vêtements, les chaussures, les couvertures, les aliments qui naissent de la terre. Il inventa des mots pour communiquer et il construisit des autels pour honorer les dieux. Mais faute de l'art politique, les hommes ne parvenaient pas à vivre ensemble. Ils vivaient dispersés, incapables qu'ils étaient à fonder des cités, et quand ils étaient ensemble, ils se volaient les uns les autres sans jamais pouvoir mettre un terme à leur conflit, faute de lois communes.

Zeus

Ah, les titans ! Les titans, les titans… On ne peut jamais leur faire confiance. Il n'y en a pas un pour racheter l'autre. Pour un Épiméthée incapable de penser à tout en même temps, on a un Prométhée dont la seule vertu est de venir secrètement nous voler, nous les dieux. Et voilà le travail : les hommes dont je comptais faire l'espèce mortelle la mieux dotée est menacée de disparaître. (Il appelle). Hermès !

Hermès

Me voici ! Qu'y a-t-il pour ton service ?

Zeus

Tu vois ce qui arrive aux hommes. C'est un désastre !

Hermès

Les titans ont encore frappé ?

Zeus

Ne m'en parle pas. Ils ne sont vraiment pas très malins. Mais bon… Je t'explique en quelques mots : les hommes sont dotés des meilleures qualités grâce à un petit cadeau offert par Héphaïstos et Athéna, bien malgré eux. Seulement, à quoi bon la technique si on est incapable de vivre ensemble ? Il faudrait donc, cher Hermès…

Hermès

Je vois. Il faudrait donc leur donner l'art politique.

Zeus

Oui, et plus précisément… la pudeur et le justice.

Le narrateur 2

Peut-être faudrait-il expliquer le rapport entre politique, d'un côté, et pudeur et justice, de l'autre. La politique, l'art de fonder une cité, suppose l'établissement d'une harmonie permettant aux hommes de s'entendre. Cette harmonie s'appelle justice. Il faut, en effet, des lois justes pour que personne ne se sente lésé et pour que chacun trouve sa place. Mais à quoi bon des lois justes si elles ne sont pas respectées ? C'est là qu'intervient la pudeur qui est un respect d'autrui et donc un respect de la loi si elle est juste. Mais Hermès lui-même a besoin de précisions.

Hermès

Mais, cher Zeus, comment vois-tu les choses ? Est-ce que je procède comme avec les autres arts ? Ou est-ce que je m'y prends autrement ? Pour la médecine, par exemple, certains excellent dans l'art médical alors que la grande majorité en ignore les rudiments et c'est ainsi que ceux qui excellent deviennent médecins et sont chargés de soigner les autres. Il en va de même dans de nombreux domaines. Ainsi tout le monde n'est pas artiste mais ceux qui possèdent ce talent œuvrent pour le plaisir des autres. Une répartition inégale n'a donc rien de choquant dans la maîtrise des arts et des techniques si tout le monde en bénéficie. Je repose donc ma question, mon cher Zeus : comment fait-on avec l'art politique ? Est-ce que certains pourront se prévaloir d'une plus grande maîtrise et seront ainsi en mesure de diriger les autres ? Ou est-ce que tous posséderont à égalité la capacité de juger politiquement ?

Zeus

Tu n'imagines quand même pas des politiciens professionnels ! La politique n'est pas un art comme un autre : ce n'est pas un métier ! Tu distribueras donc justice et pudeur à égalité chez chacun. Chacun doit être apte à juger, voire à diriger une cité.

Hermès

Bien vu, Zeus. Tu mérites ta place de dieu des dieux. En effet, les cités ne pourraient subsister si quelques uns seulement possédaient l'art politique au détriment des autres.

Zeus

Et pour que cela soit clair, tu établiras, en outre, cette loi en mon nom. Que tout homme incapable de participer à la pudeur et à la justice doit être mis à mort comme un fléau de la cité.

***

Le narrateur 2

Wouah, quelle fin brutale ! Mais passons. Qui suis-je pour juger Zeus ? Bien intéressant, ce mythe. Qu'en pensez-vous ? Et bien, c'est le moment de faire le lien entre mythe et philosophie. Qu'est-ce que cette histoire nous donne à penser ? Reprenons notre fil conducteur : qu'est-ce que l'homme ? L'homme, nous dit ce mythe, est cet être qui possède les techniques et l'art politique. Curieusement, quand on pense à Prométhée, on pense au voleur de feu, au héros triomphant grâce au progrès technique et on oublie cette histoire d'art politique. C'est pourtant peut-être là le point le plus intéressant : l'habileté technique est distribuée inégalement parmi nous alors que nous posséderions l'art politique à égalité. Intéressant, non ? Je crains que le premier point ne soit pas douteux. Les talents sont hélas inégalement répartis. Je dis hélas ou peut-être tant mieux, peu importe. Mais est-il vrai que l'art politique se distingue des autres arts et que tout le monde le possède à égalité ? Voilà une belle question de philosophie politique. J'aimerais voir les élèves intervenir sur ce point. Jeunes gens, jeunes filles, qu'en pensez-vous ?

Élève 1

Je trouve un peu bizarre quand Zeus ou Hermès dit que l'on possède tous l'art politique. D'abord, je ne comprends même pas ce que ça veut dire ! Ça veut dire que, moi aussi, je possède l'art politique. Qu'est-ce que c'est ?

 

Le narrateur 2

C'est une très bonne question. L'art politique peut être interprété de deux façons différentes. Ce peut être l'art de diriger la cité mais ce peut être aussi la capacité de juger de ce qui est le meilleur pour la cité.

Élève 1

Ça ne change rien. Moi, je ne crois pas que je sois capable ni de l'un de l'autre.

Élève 2

Bien sûr que si, tu en es capable ! Par exemple, quand il y a un problème dans la classe et que la prof prend une décision avec laquelle tu n'es pas d'accord, tu dis « c'est pas juste », tu as donc une idée de ce qui est juste et de ce qui serait bien pour la classe.

Le narrateur 2

Et donc, tu possèdes l'art politique ! Bien vu !

Élève 1

Bon d'accord. Mais ça ne veut pas dire que je pourrais être un chef pour la classe.

 

 

Élève 2

Peut-être pas maintenant mais pourquoi pas plus tard ? C'est comme tout, ça s'apprend !

Élève 1

Ouais, mais il faut en avoir envie.

Le narrateur 2

Peut-être effectivement y a-t-il un plaisir à gouverner ! Cela pose tout de même la question très contemporaine des politiciens professionnels.

Élève 3

D'après Zeus, ça ne devrait pas exister.

Le narrateur 2

Et qu'est-ce que tu en penses, toi ?

Élève 3

L'avantage, c'est qu'ils ont tous acquis des compétences. Mais, il ne faudrait pas qu'ils fassent toute leur vie. D'autres aussi sont capables d'acquérir ces compétences ! Après tout, ils travaillent pour les autres et pas pour eux-mêmes. S'ils s'accrochent, on a l'impression qu'ils travaillent pour eux-mêmes.

Le narrateur 2

Toute ressemblance avec une réalité existante serait purement fortuite !

 

***

Pensées des élèves