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Peut-on être insensible à l'art ?

04 Jul 18 Patrice Poingt Esthétique

C'était un des sujets proposé à la sagacité de nos apprentis philosophes cette année. Sujet plus difficile qu'il ne paraît. La réponse, pourtant, semblait aller de soi pour tous les candidats qui ont choisi ce sujet : on ne peut pas être insensible à l'art ! Et c'est très artificiellement que tous ont d'abord imaginé une thèse improbable qu'il leur était ensuite aisé de disqualifier en faisant triompher la leur. Il y a tellement de formes d'art qu'il y en a bien une susceptible de plaire aux plus difficiles ont-ils tous alors argumenté. Certes.

 

Je serais curieux de lire les œuvres de leurs aînés d'il y a, mettons : 60 ans, sur le même sujet. Qu'auraient répondu les apprentis philosophes de 1958 ? Peut-on être insensible à l'art ? Je suis persuadé que, pour eux aussi, la réponse aurait paru évidente - à ceci près qu'elle aurait probablement été inverse : bien-sûr que l'on peut être insensible à l'art, auraient-ils vraisemblablement argumenté, et nous connaissons tous ce genre d'individus, hélas, trop répandus : c'est ceux qu'on nomme les philistins.

La figure du philistin - inconnue aujourd'hui - était l'antithèse de l'amateur d'art que tout honnête homme se devait d'être. On la trouve évoquée chez Arendt dans son article sur la Crise de la culture et qui date justement de 1958 mais de façon très paradoxale puisqu'elle oppose "le philistinisme barbare des nouveaux riches" propre à l'Amérique au "philistinisme culturel et cultivé de la société européenne". La définition courante du philistin nous décrit un individu qui est fermé à la culture, aux arts et aux lettres, qui est insensible à l'art parce qu'il privilégie les biens matériels et leur valeur marchande. Et si on ne veut pas faire du "philistinisme culturel" un oxymore, il faut voir, dans cette autre figure, l'usage de la culture comme distinction sociale. Le philistin n'est pas capable du jugement de goût même s'il en formule souvent afin de tenir son rang. Et si le philistin européen arbore son goût pour la culture, d'aucuns savent que, secrètement, il préfère les divertissements faciles.

C'est cette distinction entre culture et divertissement qui s'est estompée aujourd'hui. La question du cinéma comme septième art n'avait de sens que pour une société qui séparait clairement arts majeurs et arts mineurs, culture et divertissement. C'est Jack Lang qui a fait rupture avec la politique du "tout culturel" (dès 1981) et le gouvernement actuel qui met en place le "pass culture" à destination des jeunes se gardera bien d'être l'arbitre des élégances et se refusera à distinguer ce qui relève de la culture et ce qui n'en relève pas. Dès lors, peut-on être insensible à l'art si chaque loisir est susceptible de relever de l'art ?

Sujet difficile, donc, que ce sujet de bac si l'horizon de réponse est tellement lié aux conceptions dominantes de l'époque ! Peut-on arracher la réflexion au contexte historique et ne pas tomber dans le pécher mignon des élèves de terminale (et de l'opinion commune) qu'est le relativisme ?

 

Un autre problème se pose d'ailleurs qui est celui du présupposé du sujet : l'art aurait nécessairement partie liée avec la sensibilité. L'idée, classique, kantienne, est que l'artiste propose son œuvre au jugement de goût. Or, le jugement de goût est "esthétique" au sens où il traduit cette sensibilité au beau. Reste à savoir si l'art pourrait ne pas relever de la seule sensibilité tout en demeurant art. Une telle piste annulerait la pertinence du sujet puisqu'il serait possible d'éprouver un "intérêt" (mot piégé depuis Kant) à l'art sans pour autant passer par le jugement de goût. Et on peut se demander si l'art contemporain n'a pas pour horizon l'exploration des moyens d'échapper au jugement de goût. Quand Bertrand Lavier, sur les traces de Marcel Duchamp, propose en 1984 "Brandt sur Haffner", c'est-à-dire la superposition d'un réfrigérateur sur un coffre-fort peint en jaune, ce n'est probablement pas le jugement de goût qui est interpellé. Certes, il est toujours possible d'envisager un ready-made sous l'angle de la finalité sans fin kantienne : le spectateur est invité à parcourir le jeux des formes de l'objet en faisant abstraction de son utilité comme si ces formes visaient une finalité sans qu'on connaisse la fin effective de cette finalité. Jeu particulièrement raffiné dont le but serait de modifier notre regard sur l'objet. Mais il est plus probable que certains gestes artistiques contemporains aient davantage une finalité intellectuelle qu'esthétique. Toute forme d'art que l'on pourrait qualifier d'engagé irait en ce sens : faire réfléchir le spectateur ou l'auditeur, l'interpeller, l'indigner, le scandaliser sans pour autant solliciter son jugement de goût.

 

Cependant, cet argument apparaît réversible : l'indignation n'est-elle pas la manifestation d'une sensibilité ? Sensibilité morale ou politique et non pas esthétique, certes, mais sensibilité tout de même. Voilà donc le dernier point à examiner : de quelle sensibilité parle-t-on quand on se demande si on peut être insensible à l'art ?

Pas de la sensibilité en général : la question ne se poserait pas de savoir si un être naturellement doté de sensibilité serait susceptible d'être sensible ou insensible. Ou alors, ce serait un problème relevant de la médecine et non de la philosophie. Il ne s'agit donc pas d'un plaisir lié à la simple jouissance des sens dans la sensation. On peut suivre ici Kant qui distingue la sensation d'agréable du sentiment de beau. L'agréable est une satisfaction produite par l'existence de l'objet, voire par sa possession alors que le beau suppose une distance. En tant que jouissance, en tant que plaisir qui flatte les sens, l'agréable est "le sentiment d'une promotion de la vie" (Anthropologie, p. 94, Vrin), une façon de "sentir sa vie", il relève du désir. Le beau, lui, relève de la réflexion et non des sens, nous dit Kant. C'est le libre jeu de l'imagination et de l'entendement qui suscite le plaisir. Mon esprit parcourt les formes de l'objet, discerne des tracés, des perspectives, des lignes de fuite, il imagine des significations sans jamais s'arrêter à un sens qui serait la bonne interprétation. Et c'est ce jeu qui produit le sentiment de plaisir esthétique. Il n'y a pas à "comprendre" une œuvre puisque le jugement de goût n'est pas un jugement de connaissance, mais à jouir de la richesse de ses interprétations. Plus une œuvre "donne à penser" (Critique de la Faculté de Juger § 49), meilleure elle est.

A la différence de la jouissance des sens dans la sensation qui est passive (je constate le plaisir que j'éprouve), le jugement esthétique suppose une activité de l'esprit. Et c'est d'ailleurs le plaisir pris à cette activité qui fonde la sensibilité esthétique. La conséquence est importante : le goût se cultive : à force d'écoute, j'entends des sons que je ne percevais pas, des lignes mélodiques que je n'avais pas identifiées ; à force de fréquenter des œuvres, je vois des formes dont je ne soupçonnais pas l'existence, à force de relire, je découvre des significations qui m'étaient inconnues. Ainsi, la sensibilité à l'art permet d'accéder à des dimensions de l'œuvre, de soi et du monde (le jugement est relation à) que l'on ne connaissait pas.

 

Alors, peut-on être insensible à l'art ? Si l'on accepte ce dernier développement, on peut répondre : en droit non, mais en fait oui ! En fait, je peux passer à côté d'une œuvre et nous en avons tous fait l'expérience. Quelque chose me manquait : une qualité d'écoute, de regard, une fréquentation de ce type d'œuvre me permettant de saisir des différences, de repérer des variations. A l'inverse, d'ailleurs, un jugement trop averti peut nuire et faire rater la nouveauté d'un geste artistique. Mais, en droit, tout individu est susceptible de cultiver sa sensibilité en exerçant son jugement, en affinant sa sagacité. On est philistin de fait, donc, et non en droit ! C'est une éducation à l'art, une culture esthétique, une fréquentation des œuvres qui peuvent faire éclore une sensibilité qui ne serait pas déjà présente.

 

Sujet difficile, donc, mais séduisant. Plus difficile, en tous les cas, que les candidats ne l'avaient imaginé. Mais y a-t-il des sujets faciles en philosophie ?

 

PS. Ce billet n'est pas un corrigé mais juste l'occasion de brèves réflexions...

 

 

 

 

 

 

 



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